L'audace de Benigni

Décembre dernier, Roberto Benigni, génial interprète de Down by law, de Jim Jarmusch, cinéaste inégal (Johnny Stecchino, Le Monstre), mais comique immensément populaire en Italie, vient d'achever son dernier film. Les murs de Rome, de Milan, de Florence se couvrent d'affiches. Titre résolument optimiste : La vie est belle, avec le visage des deux comédiens principaux, Benigni lui-même et Nicoletta Braschi, sa compagne à la ville comme à l'écran, sur un fond bleu constellé d'étoiles. Un "film de Noël", comme on dit en Italie, où la saison est particulièrement propice aux comédies plus ou moins finaudes ou aux sujets familiaux.
Surprise : La vie est belle raconte l'histoire d'une famille, mais d'une famille de juifs italiens déchirée par le nazisme. Il s'agit bel et bien d'une comédie, mais qui s'achève dans un camp d'extermination. Le personnage qu'incarne Benigni tente de cacher à son fils de 5 ans, déporté avec lui, l'horreur du camp. Il lui fait croire qu'il s'agit d'un jeu...
L'émotion, forcément, prend le pas sur le rire. En Italie, c'est un triomphe : une presse unanime qui évoque Le Dictateur, de Charlie Chaplin, et six millions de spectateurs. La communauté juive s'associe au concert de louanges : en Israël, des arbres sont plantés en l'honneur de Benigni et Braschi.
Roberto Benigni dans un camp de la mort, un clown aux prises avec la Shoah. L'idée peut surprendre, voire choquer. Le cinéaste réclame le droit d'avoir réalisé une fable, tournant volontairement le dos au réalisme. Il fait référence à Si c'est un homme, où Primo Levi décrivant l'appel du matin, la rangée de prisonniers nus et immobiles, voit l'horreur et l'absurde si inextricablement mêlés que la situation prend des airs de mauvaise blague.
Il cite Maus, la bande dessinée de Art Spiegelmann sur les camps de concentration. Et croit à la puissance cathartique du rire. "Rire nous sauve, réussir à imaginer le côté irréel et amusant des choses nous aide à ne pas être réduits en miettes, à ne pas être écrasés comme des brindilles, à résister pour réussir à passer la nuit, même quand elle s'annonce très, très longue".
Aurélien Ferenczi