"La Vie est belle" de Roberto Benigni a fait scandale et remporté le Grand Prix du jury du Festival de Cannes. Le film sort ce mois-ci en France. Il n'a rien d'une comédie.

Ce n'est pas un film, c'est un conte

On s'est demandé, à propos du film de Roberto Benigni, La Vità è bella (La Vie est belle), si l'on pouvait rire - ou sourire - de tout, de la Shoah et des camps d'extermination en l'occurrence. Cette question est un terrible contresens : ce film - ce conte, faudrait-il dire - ne fait pas rire, il fait pleurer. "Le conte, explique Roberto Benigni au début de son film, est toujours triste, même s'il est traversé par des moments de joie et de bonheur".
Avant d'ajouter : "Le conte est aussi ce qu'il y a de plus difficile à raconter".
Mais Roberto Benigni est un immense conteur : excellent cinéaste, grand comique - façon Marx Brothers - issu du théâtre italien d'avant-garde, grand acteur (il a tourné sous la direction de Frederico Fellini et de Jim Jarmush, entre autres), mais surtout conteur. Tout le monde se souvient de son numéro de clown à Cannes lorsqu'il reçut, des mains de Martin Scorsese, le Grand Prix du jury du Festival. Entre deux éclats de rire, le réalisateur italien dédiait sa récompense "à tous ceux qui ne sont plus là, disparus pour nous faire comprendre ce que c'est que la liberté et la vie".
Son film commence comme une comédie facétieuse sur fond d'histoire d'amour... et d'histoire tout court. En 1938, au moment où sont promulguées en Italie les lois raciales, Guido Orefice (Roberto Benigni lui-même), modeste serveur de restaurant, multiplie les gags pour séduire la jolie Dora (Nicoletta Braschi). Au cours d'une réception au Grand Hôtel d'Arezzo, en Toscane, il parvient à enlever sa belle à un fonctionnaire fasciste qui s'apprêtait à l'épouser. Guido et Dora se marient. De cette union naît un enfant, Giosuè. Cinq ans plus tard, en 1943, deux policiers en civil viennent arrêter Guido et son fils dans leur librairie. Le père et l'enfant sont alors envoyés dans un camp de concentration. Dora, qui n'est pas juive, exige de les accompagner. Mais elle est séparée de son mari, et Guido parvient à cacher l'enfant dans un sinistre baraquement.
C'est alors que le film, qui aurait dû sombrer dans le pire des cauchemars, vire au rêve absolu. Comment répondre à Giosuè qui se demande ce qu'il est venu faire là? Pour éviter qu'il ne prenne conscience de l'insoutenable réalité qui l'entoure, Guido lui fait croire que tout cela n'est qu'un grand voyage organisé, un jeu qu'il faut gagner. Si l'enfant accepte de se cacher, de se taire, de ne pas manger à sa faim, les méchants prendront la fuite. Le char américain qui fera alors son entrée dans le camps sera sa récompense : un char d'assaut, comme le jouet qu'il a à la maison.
Le film est construit en deux parties : une cinglante satire du fascisme italien d'abord, puis une formidable fable sur la Solution finale. Une oeuvre improbable qui aurait pu, à tout moment, tourner à la farce grossière. Au contraire, La vità è bella se situe à mi-chemin entre l'onirisme de Frank Capra et le tragi-comique de Charlie Chaplin. On rit dans la première partie, on pleure dans la seconde.

L'HUMOUR COMME SEULE ARME
Comme le Dictateur (1938) de Chaplin, en réalité fort éloigné d'Adolf Hitler et de son IIIe Reich, le film de Roberto Benigni est loin d'avoir fait l'unanimité : Le Monde a même parlé à son sujet de "première comédie négationniste dans l'histoire du cinéma".
Jusqu'ici, toutes les comédies réalisées sur la Seconde Guerre mondiale avaient soigneusement évité de choisir pour cadre les camps de la mort. Bien sûr, celle-ci ne prétend nullement à la reconstitution historique du mécanisme de la Solution finale. Bien sûr, Guido, son héros, ne semble pas avoir conscience du monde qui l'entoure ; malgré le fascisme, malgré les loi anti-juives, il poursuit son histoire d'amour avec, pour seule arme, l'humour et la dérision. Mais à aucun moment le metteur en scène ne nie l'existence de l'extermination. Il en montre les pires aspects : les trains, les "douches", les corps entassés...
Les Italiens, qui ont pu découvrir le film au mois de décembre dernier, ont fait un triomphe à Roberto Benigni. Tous les Italiens, y compris les Juifs. L'un des représentants de la communauté juive italienne a même écrit dans le Corriere della Sera : ce long métrage "ridiculise le rituel des camps et en même temps le rend plus atroce que dans la plupart des films sérieux. [...] Merci Benigni, juif honoris causa".