Un film baptisé Le Talentueux Mr Ripley devait de célébrer les talents de Tom Ripley. Si cet homme est à la fois béni et maudit, c'est par ce don de la versatilité: il peut imiter la voix d'un autre, avec tout ce que cela requiert d'attention, d'écoute et d'oreille. C'est en réalisant cela que l'idée de la musique s'est imposée à moi pour remplacer celle, plus littéraire, de la peinture.

C'est ainsi que le scénario est devenu une sorte de partition, dans laquelle les relations entre les êtres revêtent des interprétations musicales: j'ai opposé le jazz de Dickie, ses envols de liberté et d'existentialisme, au classicisme formel de Ripley. Ce faisant, tout comme en musique où les grandes improvisations commencent avec Bach et Mozart, j'ai fait de Ripley le plus authentique des improvisateurs.

Dickie, finalement, est celui des deux qui est le plus conservateur d''un point de vue émotionnel et son comportement est plus conventionnel. Sa rébellion est juste un passage, une phase de "sauvagerie" avant son installation dans des schémas classiques (mariage, reprise de l'entreprise familiale ... etc). Ripley, lui, est beaucoup plus imprévisible et authentiquement sauvage. En cela, ironiquement, il est bien plus proche que ne l'est Dickie du grisant chaos émanant d'un solo de Charlie "Bird" Parker ou des méditations brûlantes de Coltrane.


Le film poursuit cette idée d'un point de vue dramatique à travers l'utilisation de la musique. La première scène associe Ripley à la musique classique: il accompagne au piano un lied interprété par une mezzo-soprano, est émerveillé par le son du troisième quatuor pour piano de Beethoven. Ensuite, les goûts musicaux de Ripley sont gardés secrets tandis que le jazz envahit peu à peu le film. Avec la mort de Dickie, le son du jazz disparaît jusqu'à ce que son fantôme soit comme rappelé de l'autre monde vers la fin du film: sur la place Saint Marc, un musicien joue You Don't Know What Love Is - faisant écho au solo de Dickie dans la scène qui suit le suicide de Silvana, sa maîtresse cachée. Le ton du film s'assombrit et la musique devient de plus en plus tendue et sobre. Lorsque l'écran redevient noir, on entend une nouvelle version de la même chanson par le magnifique John Martyn. Comme une réminiscence, à travers les paroles d'une grande sophistication (bien qu'il semble qu'elles aient été écrites pour un film d'Abbott et Costello !), des raisons qui ont poussé Ripley à transformer son voyage d'agrément en pur cauchemar : son besoin d'être aimé à n'importe quel prix.