Comment as-tu découvert “Graffiti”, la nouvelle de Julio Cortazar dont est adapté Furia ?
Au lycée, avec mon meilleur ami et scénariste Grégory Levasseur. Cette nouvelle de science-fiction nous a particulièrement touché parce qu’elle appelait à l’engagement, à l’amour de la liberté, à la résistance, et à beaucoup d’autres choses auxquelles on croit vraiment à cet âge-là. Avec Furia, notre but était d’arriver à plaire à cette génération, sans pour autant tomber dans un scénario trop explicite et bourré de clichés.
La nouvelle est courte, huit pages, mais très suggestive. Les personnages n’ont ni nom ni âge, et le lieu où se déroule l’action n’est pas précisé. On a développé les rôles secondaires, et les deux héros qui, dans la nouvelle, ne se croisent jamais, se rencontrent dans le film. Il fallait étoffer l’histoire pour l’écran, tout en restant fidèle à l’esprit très romantique du texte de Cortazar.

As-tu rencontré la famille de l’écrivain ?
Oui, bien sûr. J’ai rencontré sa femme qui est légataire de ses droits. J’ai dû la convaincre de me faire confiance pour l’adaptation de “Graffiti”. Considéré la notoriété de cet écrivain - un des textes de Cortazar a été adapté par Antonioni pour Blow up - cela n’a pas été évident. Lorsque je l’ai revue un an et demi après et que je lui ai montré le film terminé, elle était vraiment émue. Pour elle, Furia restitue parfaitement l’univers de la nouvelle.

Furia est un film d’anticipation, un genre plutôt rare en France. As-tu eu du mal à le produire ?
J’ai eu beaucoup de chance. Lorsqu’Over the rainbow, mon premier court métrage est parti à Cannes en sélection officielle, les portes ont commencé à s’ouvrir…
Puis le scénario de Furia a remporté le prix du meilleur scénario au festival du film de Paris. Cela m’a permis de trouver de l’aide auprès des chaînes de télévision. Ensuite mon père, Alexandre Arcady, est intervenu dans la production. Me faire produire par lui n’était qu’une possibilité parmi d’autres. Mais cela me permettait d’avoir une indépendance artistique totale, ce qui, vu le sujet du film, s’imposait. Qui aurait refusé ? Les producteurs français ont beaucoup d’a priori sur certains genres de films, comme le fantastique et la science-fiction, alors que le public en est de plus en plus demandeur. Mais les choses changent. Après un an d’attente, Furia va enfin sortir, et beaucoup d’autres films français de genre vont finir par arriver sur les écrans.

Comment s’est effectué le casting ?
J’ai rencontré Stanislas Merhar à l’époque du succès de Nettoyage à Sec d’Anne Fontaine et il m’a donné son accord immédiatement après avoir lu le script. Deux mois plus tard, il remportait un César, et évidemment cela a aidé. J’ai réuni autour de lui Wadeck Stanczak et Pierre Vaneck pour les rôles du frère et du père. Ces trois acteurs sont très différents. Stanislas Merhar est instinctif, Wadeck Stanczak, est un acteur généreux qui se confie entièrement au réalisateur, et Pierre Vaneck, une synthèse des deux, technique et charismatique.
Quant à Marion Cotillard, elle s’est investie dans son rôle plusieurs mois avant le début du tournage. Ce n’était pas un rôle facile, j’avoue avoir été vraiment surpris par sa performance.

L’équipe technique est assez internationale, le chef opérateur Gerry Fisher mais aussi Brian May, l’ancien guitariste de Queen qui a composé toute la bande son du film… Comment les as-tu recrutés ?
Je ne voulais pas nécessairement prendre des techniciens étrangers mais il s’est trouvé que ces personnes, dont j’admire profondément le travail, ont répondu à ma demande et ont été séduites par le script. Je n’aurais jamais pensé possible d’avoir comme chef opérateur Gerry Fisher, quelqu’un qui a plus de cinquante ans de carrière et qui a travaillé avec les plus grands. Il a commencé comme cadreur sur Le Pont de la Rivière Kwai, et a travaillé sur Soudain… l’été dernier et Cléopâtre de Mankiewicz ; il a également éclairé tous les films de Joseph Losey, ainsi que des films plus proches de mon univers comme L’Exorciste 3 et Highlander, dont j’aime particulièrement la lumière. Je pense qu’une des choses qui l’a séduit est que le tournage s’apparentait à une opération commando : une dizaine de millions de francs de budget, six semaines pour tout tourner, et deux caméras super 16mm. Un véritable défi, pour lui et pour nous tous. À l’image des dessins à la craie des protagonistes, je voulais que Furia soit un film très graphique.
En ce sens, le travail qu’il a fait est absolument hallucinant et je pense qu’il va bousculer beaucoup d’a priori sur le super 16mm.
Quant à Brian May je n’aurais jamais pensé pouvoir travailler avec lui, mais là aussi j’ai eu de la chance. Son travail a été parfait. Il a compris tout de suite l’ambiance qu’on voulait donner à Furia. Tony Egry, le décorateur, Edgar Saillen, un jeune peintre argentin qui a réalisé les fresques murales, et Alexandre Rossi qui a créé les costumes, ont également tous enrichi l’univers de Furia.

Pourquoi avoir choisi de tourner au Maroc ?
Grégory Levasseur et moi avions beaucoup voyagé au Portugal, mais c’est au Maroc, au sud de Casablanca, que nous avons trouvé l’endroit idéal pour tourner Furia. à El Jadida, une cité portugaise du xviie siècle, anciennement appelée Mazagan. Cette ville abandonnée, complètement intemporelle, correspond exactement à l’univers que nous voulions décrire, un monde revenu à une certaine féodalité, où la guerre n’a laissé que des ruines. D’un autre côté, Furia se déroule dans un univers dénué de tout repère temporel et géographique, mais je voulais qu’il soit en même temps réaliste.

Voulais-tu au travers de la description de ce monde totalitaire faire allusion à une quelconque période de l’histoire ?
Non. Le film montre juste des individus qui prennent conscience de la dictature dans laquelle ils vivent et de l’importance de leur engagement. A 20 ans, je n’ai ni l’âge ni l’envie de donner des leçons d’histoire. Le scénario de FURIA suit la logique des films réalistes et des drames historiques dans la mesure où le spectateur est plongé dans un univers sans en avoir tout de suite les clefs.
Dans FURIA, la résistance passe par l’art, et les dessins sur les murs deviennent un symbole de liberté d’expression pure. Ils sont interdits car ils représentent le premier pas vers une prise de conscience politique. Je crois toutefois à l’existence d’une réelle répression dans notre société. Une “dictature” à peine cachée, un certain mode de pensée qui chercherait à nous faire croire que “demain n’existe plus”… À l’image de FURIA, où des jeunes marquent leur opposition en dessinant sur les murs, la résistance de demain s’organisera sur le Net.