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"Quand Karen Glasser, directrice du développement de Icon, m'a envoyé un exemplaire du Voyage de Felicia de William Trevor, je n'étais pas sûr d'avoir envie, après DE BEAUX LENDEMAINS, de travailler sur une nouvelle adaptation. Mais quand j'ai lu le livre, j'ai été saisi par l'intelligence de l'écriture, la profondeur des personnages, et par la façon dont beaucoup des thèmes résonnaient en moi. Dès le livre terminé, j'ai su qu'il fallait que je fasse ce film. -
Atom Egoyan dirige Elaine Cassidy & Peter McDonald - William Trevor est un des grands écrivains contemporains. Il brosse des portraits extraordinairement vivants ; il y a de l'urgence et de l'espoir dans le soin et la compassion avec lesquels il décrit ses personnages. Dans le cas du Voyage de Felicia, il a créé deux personnages ordinaires qui sont terriblement complexes et extraordinairement différents. Ils ont cependant en commun d'avoir été modelés par leur éducation dans des systèmes très structurés et très distincts. Felicia et Hilditch ont tous deux peur de se confronter au monde, et chacun, à sa manière, fuit. Felicia, quitte sa petite ville d'Irlande pour les mornes paysage industriels des Midlands britanniques à la recherche de Johnny. La collision entre deux mondes - le rural et l'industriel, l'innocence de la jeunesse et la "sagesse" perverse des intuitions de Hilditch, le choc des cultures irlandaise et anglaise - rend l'histoire riche en possibilités d'interprétation cinématographique. J'ai vu aussi dans l'œuvre de Trevor une fascinante déformation de l'histoire de la Belle et la Bête. Felicia est une jeune fille terriblement innocente, tandis que Hilditch est une Bête monstrueuse d'un point de vue émotionnel et intellectuel. Comme dans tous les grands mythes et les contes de fées, les deux personnages doivent faire face à leurs démons et évoluer de manière à atteindre leurs buts ou, plus précisément, leur tranquillité. Le plus grand défi que me posait cette adaptation, était peut-être de s'attaquer à deux milieux très éloignés de mon expérience quotidienne. Je n'ai pas été élevé dans une petite ville d'Irlande et je n'avais jamais mis les pieds à Birmingham. Je me sentais investi d'une grande responsabilité par rapport aux spectateurs et aux personnages, il me fallait présenter les deux lieux avec honnêteté et exactitude. J'ai été frappé de voir que les friches industrielles qui constituent la plus grande partie des Midlands ressemblent beaucoup aux zones industrielles d'Amérique du Nord. C'était le petit village irlandais que j'avais imaginé en lisant le livre qui a été le plus difficile à trouver. L'Irlande s'est développée à une telle vitesse ces dernières années, qu'il nous a fallu de longs repérages pour trouver une ville avec les caractéristiques de l'endroit où vivait Felicia et qu'elle finit par quitter. Cette ville, Glansworth, est, par coïncidence, très proche de la ville natale de William Trevor, Mitchelstown, dans le comté de Cork. Chose étrange, j'ai eu des relations très particulières avec la culture anglaise dans mon enfance. Quand j'étais enfant, ma famille a émigré à Victoria en Colombie britannique sur la côte ouest du Canada. A cette époque, au milieu des années soixante, Victoria était hors du temps. La ville s'accrochait à un héritage britannique véritable ou imaginaire et les gens se considéraient comme le dernier bastion de l'empire britannique. Je me suis retrouvé au milieu de gens qui prenaient des accents anglais, beaucoup d'entre eux n'ayant jamais mis les pieds au Royaume-Uni. Lors de mes voyages en Angleterre, j'observais avec grand intérêt la véritable façon de vivre britannique, après avoir fait l'expérience de cette atmosphère pseudo-anglaise dans ma jeunesse. -
Atom Egoyan & Arsinée Khanjian - Bien que le film se déroule de nos jours, il ressemble beaucoup à un film d'époque. Hilditch s'est arrêté au goût des années cinquante pour sa maison, ses meubles, sa voiture ou même ses dîners religieusement organisés suivant les menus de Gala à la télévision. Felicia est aussi d'un autre temps, on voit d'autres jeunes filles de son village en arrière-plan, mais elles sont modernes et sophistiquées à côté d'elle. Son éducation l'a plongée dans l'Irlande d'autrefois. Felicia et Hilditch sont décalés. Ils ne sont pas à leur place dans le monde moderne et cela les rapproche. Une de mes plus grandes gageures était de raconter cette histoire de manière à montrer comment les deux personnages principaux ressentent le monde dans lequel ils vivent, et pas uniquement de les observer de l'extérieur. Pour moi, le cinéma c'est ça ; il s'agit d'utiliser les merveilleux outils que sont l'image, la structure, et le son pour traduire ce que vivent les personnages, et aussi ce qu'ils font. Voilà ce qui m'intéresse : que le spectateur ressente ce qui se passe dans la tête d'une jeune femme qui vit son premier amour et qui est déchirée par ses émotions confuses et irrationnelles. Je trouve que l'utilisation du temps de manière strictement linéaire est très contraignante. L'esprit fait naturellement le va-et-vient entre différentes expériences à mesure que les circonstances s'y prêtent, et il me semble complètement naturel de structurer mes films de cette façon. Il y a une certaine résistance face à des histoires non linéaires parce que la plupart des films ne se servent pas de tous les avantages que le cinéma met à disposition. Je suis convaincu que lorsqu'on montre des scènes déstructurées et disparates ou qui semblent, au premier regard, manquer de cohérence, le spectateur participe de manière créative et interactive au film pour en assembler les morceaux. Cette technique rend le spectateur actif, elle l'implique - le fait participer davantage à l'histoire - si, bien sûr, j'arrive à gagner sa confiance. Il acceptera de s'embarquer dans le film s'il sait que les morceaux trouveront leur logique. Je pense que, partout dans le monde, les spectateurs sont très évolués et il est de ma responsabilité d'être à la hauteur de ce qu'ils attendent, voire au-delà; de ne pas être limité par la convention. Je pense que c'est une vraie réussite quand le public reste dans le film après que les lumières de la salle se sont rallumées. -
Atom Egoyan & Bob Hoskins - Dans le roman, Hilditch parle de ses victimes précédentes comme faisant partie d'une "galerie de portraits". C'est une image purement mentale que j'ai adaptée à la "galerie" de vidéos que Hilditch utilise de manière si glaçante. C'était une étape logique dans la mesure où Hilditch enfant était entouré de techniciens vidéo qui travaillaient dans l'émission culinaire de sa mère. De plus, le jeune Hilditch ne recevait l'attention et l'affection de sa mère qu'au moment où il était à l'écran avec elle. Pour lui, la vidéo est presque plus réelle que la réalité elle-même. Je trouve aussi que la vidéo est fascinante parce qu'elle fait écho à mon travail de réalisateur - décider ce qu'on enregistre, où mettre la caméra, à quel moment l'arrêter ... Etre confronté à un tueur en série, même sympathique, pose le dilemme de s'intéresser à ses origines en tant que monstre humain. Je ne veux pas dire que quelque chose de particulier soit arrivé à Hilditch quand il était enfant et que cette chose l'aurait amené à devenir ce qu'il est. En revanche, ce qu'il a vécu dans son jeune âge n'a certainement pas contribué à le dissuader de devenir l'adulte monstrueux qu'il est. Hilditch est la manifestation la plus extrême d'une tendance qui est au cœur de beaucoup de comportements masculins : le besoin de contrôler, et peut-être même de détruire ce dont précisément on a besoin. Je trouve que ce que fait ce personnage est tout à fait répréhensible, mais en même temps je comprends ce qu'il fait. Je dois comprendre. Si je ne comprends pas, le personnage cesse d'avoir une valeur représentative. Je devais comprendre Hilditch pour le présenter. Il y a quelque chose de touchant en Hilditch, ce qui, je suppose, va inquiéter certaines personnes. Je pense que l'une des questions les plus provocantes que soulève le film est que l'on ressent beaucoup de sympathie à son égard. On ne veut pas croire ce qu'il est, parce qu'il paraît attachant, serviable, attentif. J'ai pensé à Bob Hoskins dès que j'ai lu le livre parce qu'il est de ces acteurs qu'on a l'impression de connaître personnellement, si familier et accessible. C'est un vrai choc quand on comprend qu'il n'est pas ce qu'il paraît. Un film crée le besoin de croire que ce que l'on voit est réel. On perçoit aussi les personnages de cette façon. Hilditch est légèrement excentrique, mais on a l'impression de le comprendre. On l'identifie aux étranges manies de sa petite vie singulière. Ce n'est qu'au fur et à mesure du film qu'on le perce à jour. N'importe quel spectateur verra que Johnny est un goujat. Elaine a fait un travail remarquable pour nous faire comprendre pourquoi Felicia ne s'en rend pas compte, et comment, dans des circonstances adéquates, n'importe lequel d'entre nous pourrait tomber amoureux de la mauvaise personne. Son personnage est complètement innocent au début du film. Pas dans un sens enfantin, mais c'est une jeune femme qui ne comprend pas, ni même ne sait ce qu'est la duplicité, la malhonnêteté. Felicia est une victime, non seulement de Hilditch et des impasses de son éducation, mais aussi de sa propre ignorance. Grâce à son voyage et à l'épreuve qu'elle traverse, elle perd son innocence et acquiert un peu de sagesse. Felicia finit pas devenir plus forte. Son parcours est presque transparent et offre un contraste merveilleux avec celui de Hilditch dont les motivations sont beaucoup plus sombres et compliquées. L'élaboration du Voyage de Felicia a été une expérience extraordinaire. Pour la première fois de ma carrière, je n'ai pas pris part à la production de mon propre film. Cela m'a ôté un poids énorme et m'a permis de consacrer toute mon énergie à l'écriture, la distribution des personnages ainsi qu'à la réalisation. Icon, sous la direction de Bruce Davey, s'est révélé un partenaire merveilleux. J'ai été déchargé d'un énorme travail administratif et j'ai échappé à des milliers de petites crises mineures et majeures qui sont le lot quotidien d'une production. En même temps, j'ai été entouré d'une équipe artistique formidable, de conseils avisés, et, ce qui est le plus important, j'ai eu le contrôle total qui m'était nécessaire pour faire le film que je voulais. Je n'aurais jamais pensé qu'en abandonnant la production j'aurais davantage de liberté. Le tournage qui s'est déroulé en Irlande en extérieurs et aux célèbres studios de Shepperton à Londres m'a permis de disposer d'une riche palette visuelle, mais aussi de techniciens et d'artisans hors pair. La production étant véritablement anglo-canadienne, j'ai pu m'entourer de collaborateurs avec lesquels j'avais déjà travaillé sur mes précédents films. Paul Sarossy a su magnifiquement capturer la solitude et la luxuriance de la ville irlandaise, aussi bien que l'urbanité morne des Midlands. Mychael Danna a composé une musique qui est un élément capital du film. La monteuse, Susan Shipton, a un sens aigu du rythme. En Angleterre, j'ai pu travailler pour la première fois avec des gens aussi talentueux que le décorateur Jim Clay, qui a fait de la maison de Hilditch un personnage à part entière, et la costumière Sandy Powell avec qui j'avais déjà collaboré sur "Dr. Ox's Experiment" pour le English National Opera.
Le casting en Angleterre et en Irlande a été une partie de plaisir. Les acteurs de ce film sont exceptionnels. Depuis Bob Hoskins et Elaine Cassidy jusqu'aux plus petits rôles, j'ai travaillé avec des comédiens extrêmement talentueux et disciplinés. Arsinée Khanjian, une fois de plus, crée un personnage original et extraordinaire avec Gala, une femme dont l'ombre continue à hanter Hilditch des années après qu'elle est sortie de sa vie. Elaine a relevé un défi incroyable; être si jeune et capable de créer un personnage subtil et très complexe. Quant à Bob, grâce à son talent remarquable, il a su créer un personnage multicolore, vivant et palpitant. Son incarnation de Hilditch dépasse mes rêves les plus fous, il en a fait un monstre fascinant, subtil et gentil." |