le 20 mai 2000

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LE MONDE / 22 Mai 2000

CULTURE - CANNES 2000
La bouleversante conversion d'Esther à la douleur de vivre
Esther Kahn. Le troisième long métrage d'Arnaud Desplechin met en scène un récit d'apprentissage qui métamorphose une comédienne juive en figure de la passion. Avec la révélation de l'actrice Summer Phoenix, ce mystère cinématographique est l'un des grands films en compétition
CANNES 2000 de nos envoyés spéciaux. A quelques heures du palmarès, la qualité des films présentés en compétition ne se dément pas. Ainsi, Esther Kahn, troisième long métrage du réalisateur français Arnaud Desplechin, montre sa capacité à ne pas quitter le registre de l'intimité psychologique avec ses personnages tout en affrontant l'épreuve du décor et des costumes, ici la communauté juive à Londres au XIXe siècle. REVELATION du film, Summer Phoenix, est, dans le rôle-titre, l'incarnation du double jeu entre la vie et le métier d'actrice. L'AMBITION artistique est aussi la marque de Code inconnu, premier film français du cinéaste autrichien Michael Haneke, en Sélection officielle. Mais, en dépit de la présence de Juliette Binoche, il ne parvient pas à faire décoller son sujet, la dénonciation de la barbarie. NOUVELLE SURPRISE venue d'Iran, Djomeh, de Hassan Yektanapah.

Quelque part dans l' east end londonien, à la fin du XIXe siècle. La voix off d'un narrateur omniscient dit un texte en anglais, vraisemblablement tiré de la nouvelle d'Arthur Symons dont ce film est l'adaptation. Voici donc l'histoire d'Esther Kahn, fille d'une famille d'émigrants juifs installés comme tailleurs dans ce quartier laborieux de la capitale. Comme elle est étrange, la petite Esther. Laide et solitaire, lente au travail, dépourvue des émotions propres à son âge, elle fait figure, dans cette famille qui ne survit que par la vivacité du lien communautaire, de vilain petit canard. On l'y traite d'ailleurs, affectueusement, de " petit singe ".

Et la voilà adolescente. Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre : " Un corps qui ne voulait rien, qui n'anticipait rien, qui attendait ", ponctue la voix off. En contrepoint visuel, des plans rapprochés de son visage sous divers angles composent une signalétique qui la révèle embellie, mais de cette " beauté juive " qui fit, entre fascination et répulsion, sensualité et morbidité, couler beaucoup d'encre fantasmatique depuis le romantisme. En un siècle d'existence, le cinéma ne l'avait pas décrite. C'est chose faite désormais, grâce à l'époustouflante interprète d'Esther, Summer Phoenix (vingt-deux ans, Américaine, elle est la soeur de River Phoenix, mort en 1993), que le regard d'Arnaud Desplechin pousse aux limites extrêmes de l'opacité, de l'absence et de la rupture.


APPRENDRE A S'ABSENTER
Il faudra donc, en même temps qu'Esther Kahn, sauver le soldat Phoenix. Le film va s'y employer, par le biais de la seule passion qui semble animer la tendre jeune fille à la nuque raide : le métier d'actrice. Soit, en cette fin de siècle, le théâtre pour Esther, et pour Summer le cinéma, tel qu'il met aujourd'hui en scène le théâtre, pour son propre compte. Un prosélyte est demandé d'urgence, ce sera le vieux Nathan. Rencontré par Esther sur un plateau où il interprète Shylock comme une casserole, ce piètre acteur se révèle un pédagogue génial. Ce qu'il lui apprend tient en deux mots : interpréter, c'est d'abord apprendre à s'absenter, et on ne saurait s'absenter sans prendre le risque de la présence au monde. La longue séquence qui délivre cette leçon paradoxale du comédien marque, après les splendeurs de mise en scène du début et le final sublime à venir, comme un creux dans l'économie du film. Elle constitue pourtant le noyau dramatique à partir duquel Esther, désormais dotée du savoir et de la technique, pourra s'ouvrir à l'expérience charnelle qui manque à l'accomplissement de sa vocation.

Philippe Haygard (Fabrice Desplechin, excellent), critique dramatique français installé à Londres, sera celui par qui le scandale de la chair arrive. Esther, qui s'offre à lui comme on conclut un contrat, a décroché entre-temps son premier rôle-titre dans Hedda Gabler, d'Ibsen. Mais Philippe la quitte pour une pulpeuse danseuse de rue italienne (Emmanuelle Devos), en compagnie de laquelle il se rend à la première de la pièce. Esther, meurtrie par une douleur qui lui vaut une scène d'automutilation à coups de poing jamais vue dans l'histoire du cinéma, refuse de jouer en leur présence et tente de se suicider en avalant du verre. La bouche en sang et le coeur en feu, elle se verra contrainte de jouer tout de même, puisant dans les leçons d'absence du vieux Nathan l'énergie blanche de sa présence sur la scène. Le suicide final d'Hedda dans le hors-champ du théâtre coïncide avec la naissance d'Esther comme actrice, filmée dans les coulisses en plein champ cinématographique, hagarde, prostrée, mais vivante enfin.

Eblouissant récit d'apprentissage, incandescent portrait de femme, hommage époustouflant d'intelligence et de sensibilité au métier d'acteur : il y aurait beaucoup à dire sur ce film d'une infinie richesse. Disons, pour aller droit au but, qu' Esther Kahn, pour reprendre le titre d'un précédent film d'Arnaud Desplechin, nous entretient de la vie des morts. Sur deux axes : l'histoire du cinéma d'abord, revisitée ici du muet (fermetures de séquences à l'iris) jusqu'à la mise en oeuvre d'une impureté (l'adaptation romanesque, la confrontation au théâtre, et jusqu'à la langue du film, tourné en anglais) qui fonde l'apparition du cinéma moderne ; plus largement ensuite, l'histoire du couple judéo- chrétien, dont le conflit théologique donne naissance à la civilisation de l'image.

L'itinéraire d'Esther Kahn parcourt un chemin qui va de l'absence du Dieu juif et de l'absolue fidélité à sa Lettre dans l'attente de la rédemption, à la présence charnelle, manifestée, du Dieu chrétien. Le film d'Arnaud Desplechin ne procède pas pourtant à la conversion d'Esther : il part de l'absence au monde exemplairement figuré par le destin juif (les visions d'Esther enfant ressemblent à des prémonitions d'anéantissement) pour débattre d'une manière générale, via le paradoxe du comédien et l'incarnation cinématographique, de la difficile présence au monde de l'homme moderne. Ce dialogue avec les morts constituait déjà le sujet du premier long métrage de l'auteur, La Sentinelle. Il est ici amplifié dans un film à costumes dont la somptuosité fantomatique place son auteur parmi les grands cinéastes de notre temps.

JACQUES MANDELBAUM