le 20 mai 2000
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La pièce manquante ( par Jean-Marc Lalanne) Au XIXe siècle, une jeune femme s'épanouit grâce au théatre. "Esther Kahn", le troisième Arnaud Desplechin, est une merveille. S'il y a une chose qu'on ne peut pas reprocher
à Arnaud Desplechin, c'est de vivre sur ses acquis. Après
le thriller politique paranoïaque (la Sentinelle), l'étude
psychologique pour trentenaires flippés (Comment je me suis disputé
),
il s'attaque au genre piégé par excellence, le film romanesque
en costumes. Vacillation intime. Du roman d'initiation classique, le film épouse le trajet. Nous suivons Esther de l'enfance à son épanouissement de jeune adulte, par le biais de l'art dramatique. Pourtant, dans sa respiration et malgré 150 imposantes minutes, le récit est très peu romanesque. Il se divise en quatre grands blocs compacts. D'abord, les années de jeunesse, passées avec ses frères et surs dans l'atelier de confection familial. Puis, l'apprentissage théorique de l'art dramatique, aux côtés d'un vieux comédien juif, qui, brechtien précoce, l'encourage à ne pas croire à la réalité des personnages qu'elle interprète. Vient ensuite le temps de l'initiation amoureuse, aux bras d'un critique français de théâtre (Fabrice Desplechin). Et enfin, le moment de la concrétisation, où tous ces temps se replient et se confondent, celui de la représentation d'Hedda Gabler, où Esther doit canaliser ses passions (l'homme qui l'a quittée est dans la salle avec sa nouvelle maîtresse) et résoudre ses conflits sur scène. Resserré au plus près de ces quelques nuds dramatiques, le film scrute des petits faits de consciences, des moments de vacillation intime. Quelque chose se déplace dans la tête d'Esther, une porte s'ouvre, une autre claque, pour finalement libérer l'énergie qui la propulse sur scène. Plus que jamais, l'image de l'autopsie d'un crâne, motif central de la Sentinelle, s'impose pour rendre compte de la précision analytique du cinéaste et son hypersensibilité aux secousses psychiques souterraines. Toile cubiste. Au début du film,
les surs Kahn rêvassent à leur futur. L'une souhaite
que les hommes l'aiment pour sa beauté, l'autre préférerait
que ce soit pour son intelligence, un grand frère, qui passe par
là, envisage de gagner beaucoup d'argent. Esther, elle, ne désire
qu'une chose: se venger. Mais de quoi? Probablement du manque d'amour
d'une mère atroce de dureté, peut-être d'un secret
plus profond encore qui revient la hanter sous forme de rêves. Nul
doute en tout cas que la rivale amoureuse qui la met hors d'elle (Emmanuelle
Devos), tel le Rabier de Comment je me suis disputé
, n'est
qu'un nouveau trompe-l'il. Une vie s'enroule autour d'une blessure
narcissique, une gerçure affective. Mais le lieu de ce manque reste
insituable.
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