Mardi 22 août 2000

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L'histoire d'Esther, une petite fille vide qui deviendra une prodigieuse actrice. Un film initiatique.

Dès les premiers plans, on sait que c'est gagné, que le nouveau film d'Arnaud Desplechin aura l'originalité et la force de La Sentinelle et Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle), ses deux premiers longs-métrages. On le devine rien qu'en voyant ces rues étroites de l'Angleterre du XIXème siècle, ces immeubles sombres tous semblables, dont l'un abrite les Kahn récemment immigrés dans ce quartier pauvre de Londres et spécialisés dans la couture.

Esther, ce serait le vilain petit canard de la famille - sauf qu'elle est très jolie. Mais elle est lente, silencieuse, fermée. Desplechin en fait une pâte molle. Enfin, pas si molle que ça. Capable de se faufiler avec énergie (le mouvement de caméra est magnifique) jusqu'au guichet d'un théâtre où, pour la première fois de sa vie, elle assiste à une représentation. Et là, elle le sait, son instinct le lui dit : elle sera comédienne. Elle que l'on croyait capable d'à peu près rien, passe une audition, marchande avec ses parents ce que son départ leur fera perdre, question finance. Et, sur scène, la première fois qu'elle prononce les deux malheureuses répliques du rôle qu'on lui a confié, c'est l'éblouissement.

Ce que filme Desplechin, c'est donc l'histoire de la naissance. Mais d'une naissance difficile. On n'est pas actrice parce que l'on se produit dans un théâtre. Le long chemin d'Esther Kahn commence. Un vieux comédien réputé mauvais (il est joué, en fait, par le merveilleux Ian Holm) lui donne des conseils qu'elle ne comprend pas. Mais elle s'en imprègne comme une éponge. De même prend-elle un amant non par envie, mais parce qu'on lui a dit que ça l'aidera à devenir une bonne actrice. En fait, Esther ne sait rien, ne sent rien, ne comprend rien. C'est une enfant sauvage qui progresse avec maladresse sur le chemin de la connaissance et de la confiance.

Il y a, à l'évidence, dans le film de Desplechin, sinon un trou, comme on le dit d'un acteur qui oublie son texte, mais un entracte. Assez long. C'est le moment où apparaît Fabrice Desplechin, le frère du réalisateur. Il interprète le critique théâtrale qui fait découvrir à Esther, non pas la sensualité ni même le plaisir, mais la souffrance et, donc, une part qui fera d'elle cette comédienne qu'elle rêve de devenir.

Seulement Fabrice Desplechin n'est pas aussi mystérieux qu'il devrait l'être - contrairement à Ian Holm - et cela affaibli tout ce qui se passe entre lui et Esther (Summer Phœnix, excellente également).

En revanche la dernière partie (une représentation d'Hedda Gabler) est aussi remarquable que la première heure. Même si le style de la mise en scène est rigoureusement différent, on songe à Opening Night de John Cassavetes ou Gena Rowlands, ivre morte, tombait, se relevait, se cognait aux murs, mais réussissait à assurer la représentation. Ici, Esther, hébétée de souffrance est tétanisée. Elle ne sait plus ce qu'elle dit, ce qu'elle fait. Face à ses partenaire attentifs dont elle ne remarque même pas la tendresse, elle ne "joue" plus. Au sens propre du terme, elle n'est plus elle-même. Et Desplechin filme en virtuose cette jeune femme qui atteint pour la première fois la note juste, et qui, sans même savoir pourquoi, ni comment, la tiendra cette note, toute sa vie durant.


Pierre Murat