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Entre
temps, Esther a vécu, aimé, souffert, selon le conseil
que lui avait donné Nathan. Il est révélateur
que la dernière recommandation de Nathan tourne le dos au
théâtre : car le théâtre pose des questions
qui le dépassent, il est un moyen pour Esther de répondre
aux interrogations qui la taraudent. Le film déjoue sur ce
point l’attente du spectateur : jamais on ne verra Esther jouer,
jamais on ne pourra se rendre compte si elle est vraiment devenue
une grande actrice, comme nous le dit le narrateur. Car là
n’est pas la question : quelque chose de bien plus essentiel se
joue sur les planches pour Esther... Comme le dit Arnaud Desplechin,
"Peu m'importe de savoir si Esther est une bonne actrice ou
non. Ce qui m'importe ce sont les questions qu'elle se pose depuis
l'enfance. Et qui trouvent une réponse dix ans plus tard
sur scène." En voulant être actrice Esther veut
être humaine : quand elle monte sur scène, "Cela
avait été une nouvelle vie ou le commencement même
de la vie" Depuis toute petite, en effet, Esther doute : la
vie n'a pas d'existence, de valeur pour elle. Esther vit, sans pouvoir
se la formuler (elle est inculte, elle n'est "pas intelligente,
au sens ordinaire, lassant du mot" comme dit Arthur Symons)
l'expérience fondamentale d’un doute généralisé,
métaphysique, celui-là même que Descartes poussera
jusqu’au bout dans ses Méditations : "Pas sûr
que le monde existe, puisque parfois je rêve. Et si nous ne
faisions jamais qu'imiter la vie ?" (Arnaud Desplechin, Note
d'intention) Ainsi, si mes sens m'ont trompé une fois, ils
peuvent me tromper toujours. C'est l'hypothèse du malin génie
dont une séquence du film est d'ailleurs directement inspirée
(le rêve d'Esther).
Si Esther est si lente, si butée, si insen-sible, c'est qu'elle
est aux prise avec ces questions fondamentales, qu'elle essaye de
résoudre avec ses armes à elle. Pour reprendre une
métaphore cartésienne, elle est comme un homme dans
les ténèbres : si elle avance si lentement, c'est
pour ne pas perdre pied. Telle est son aventure spirituelle : elle
essaye d'établir un monde réel, qui n’est pas celui
qu’elle voit sous ses yeux.
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Ses formulations renvoient à un des plus célèbres
mythes de la philosophie, le mythe de la caverne de Platon : “Non,
je ne sens rien. Je suis enfermée. Des fois, je pense même
que tu es une marionnette. Tu fais semblant d'être malheureux,
ou content. Mais des fois, je suis tellement jalouse de vous. C'est
comme si vous étiez tous dans le fleuve, et moi, je suis
assise à côté et je vous regarder passer."
dit-elle à un moment. Esther est enfermée dans un
monde dont la matérialité ne prouve pas la réalité,
elle aspire à une réalité supérieure.
Son aventure spirituelle, c'est, aidée par Nathan (qui fait
plus penser au pédagogue platonicien qu’au professeur de
théâtre), sa marche vers la lumière. Mais Esther
n’est pas philosophe, et la réponse qu’elle attend à
ses questions ne sera pas intellectuelle, ce sera la vie qui un
soir s’imposera à elle.
Le film va décrire cette marche vers la lumière, qui l'éblouira
lors de la représentation d'Hedda : ce soir-là, Esther
devient humaine. Mais ce moment tant attendu n’est pas un triomphe
ou une extase, c’est un déferlement de douleur. Dans une
perspective chrétienne et moderne, la civilisation c’est
le chagrin (on peut penser à Rousseau et à son mythe
du bon sauvage : comme le fait remarquer Arnaud Desplechin, "(Esther)
a perdu quelque chose de sa force d'avant, comme l'enfant sauvage
qui déchoit en quittant la forêt"), la connaissance
c'est le chagrin... En étant libérée de sa
prison Esther est aussi chassée de l'eden : c'est à
ce prix qu'elle est devenue humaine. Abandonnant Esther, seule à
son destin, le film pose cette dernière question : la connaissance
est-elle un bien ou un mal ? Et cette sorte de happy end (Esther
est devenue une grande actrice, elle a répondu aux questions
qu'elle se posait) devient une émouvante "apologie du
chagrin".
"Est-ce un bien, est-ce un mal ? J'imagine que c'est un bien,
parce qu'il vaut mieux n'importe quoi que de ne rien sentir du tout."
(Arnaud Desplechin)
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