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Le théâtre et le jeu

Arnaud Desplechin a tenu en effet à faire se terminer son film en 1895, c'est-à-dire juste avant l'invention du cinéma : c’est un véritable âge d'or pour le théâtre en Angleterre, qui fait figure de premier divertissement populaire. Le théâtre à l'époque est une véritable industrie : le public est nombreux et varié, les théâtres se sont multipliés et considérablement agrandis au cours du siècle. En suivant Esther dans les coulisses, nous voyons cette industrie tourner à plein régime : la plupart des pièces demandent une distribution et une figuration importante, auxquelles s’ajoutent les doublures, les danseurs et les musiciens (la musique est alors un élément primordial du spectacle : même Shakespeare est mis en chansons!).

A travers l'itinéraire d'Esther, le film nous donne un aperçu de l'état du théâtre, de l'esthétique scénique et de l’interprétation à la fin du siècle : la survivance d'un théâtre folklorique dont les formes remontent jusqu'au moyen-âge (intrigues simples aux personnages typés, jeu outré et physique, connivence avec le public), domination esthétique et économique du théâtre bourgeois, où l'exigence de réalisme (séparation scène/salle, scénographies de plus en plus élaborées grâce à l'éclairage électrique) le dispute aux conventions de jeu (le théâtre victorien est un théâtre d’acteurs), et enfin le théâtre d'avant-garde, dominé par la figure d'Ibsen, qui marque l'entrée dans la modernité théâtrale, en poussant à bout l’exigence de naturalisme et en révolutionnant la psychologie théâtrale.

Mais c'est moins ce panorama du théâtre que le cheminement de la comédienne qui intéresse le nouvelliste et le metteur en scène. Esther ne cherche pas à faire carrière, elle poursuit quelque de plus essentiel, quelque chose que le théâtre de l'époque ne peut lui donner. Ironiquement, c'est un acteur qu'on présente comme raté qui va se révèler un pédagogue génial.

Les leçons de Nathan ne sont pas des leçons de comédie, des recettes pour bien jouer : elles introduisent Esther au mystère du théâtre, de la présence scénique.
"Ce qu'il faudrait, c'est que à chaque pas que Esther fait vers ce monsieur, chaque pas semble plus incroyable que le précédent. Il faudrait que chaque pas soit une idée, une idée si compliquée qu'il faille dix philosophes rien que pour la lire. Il faudrait que chaque pas, ce soit un tour de prestidigitation, une montée vers l'échafaud, la marche du destin, ce que tu veux, je m'en fiche."

Nathan pose de manière lumineuse les questions théoriques les plus complexes qui soient : qui est sur la scène ? qu'est-ce qu'interpréter un personnage ? Pour ces cinq leçons, qui forment le coeur du film, Arnaud Desplechin s'est écarté du texte original, qui confiait à Philippe Hayguard plutôt qu'à Nathan l’éducation d'Esther, et qui se basait sur l'observation d'actrices de l'époque, comme Sarah Bernhardt ou la Duse. Il a fait appel aux théoriciens les plus modernes, comme Stanislavski et son disciple américain Lee Strasberg, le fondateur de l'Actor's Studio, mais surtout Peter Brook, dont sont inspirées notamment les réflexions sur Shakespeare : Nathan est à la fois l'interprète de la tradition figée du jeu shakespearien (on le voit déclamer Le Marchand de Venise) et le théoricien de la révolution scénique que mettra en œuvre Peter Brook dans les années cinquante.

Nathan apprend à Esther quelque chose de très moderne : à perdre le sens (que Philippe parallèlement lui apprend à construire d'après les textes). Il dépasse en quelque sorte le débat que posait Diderot dans le Paradoxe sur le comédien (1773) : le comédien doit s'affranchir à la fois de l'émotion et de l' intellection, il ne doit être ni une boule de nerfs ni un monstre froid. Ce qu'Esther parviendra à faire, anéantie par l'amour qu’elle a fini par éprouver.

Esther Kahn
Introduction
Un modèle d'adaptation
Séquence N°1
Le théâtre et le jeu
La leçon de Nathan
Hedda Gabler
Une aventure spirituelle
Le doute cartésien
Pour en savoir plus