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De la nouvelle au film : un modèle d'adaptation

Dès les premières images la voix d'un narrateur se superposant à des images muettes (voir ci-contre la première page du scénario) vient nous le rappeler : Esther Kahn est d'abord une nouvelle d'une vingtaine de pages, signée par l'anglais Arthur Symons, et parue en 1905 dans son recueil Aventures spirituelles. Une nouvelle courte et elliptique, entièrement focalisée sur le personnage d'Esther, comportant très peu d'actions physiques et de scènes dialoguées, toute entière tendue vers sa résolution lors de la scène finale : un récit très dramatique mais aussi très abstrait, dont la cinégénie n'était pas évidente a priori. Mais cette gageure était au coeur du projet, d'Arnaud Desplechin : "Le titre du recueil (...) définit exactement ce que nous voulions faire : filmer une aventure spirituelle comme un suspense." Faire un film aussi cartésien qu'hitchcockien, un thriller de la pensée. C'est cet objectif qui, au long des différentes phases d'élaboration du film, a servi de fil au travail d'adaptation:

— le scénario devait respecter la construction très dramatique du texte d'Arthur Symons, qui a décidé Arnaud Desplechin à l'adapter plutôt qu'une autre nouvelle du même recueil : "C'est la construction d'Esther Kahn qui m'a sauté aux yeux, notamment cette dernière scène très longue, disproportionnée par rapport au reste du récit."Si l'on s'en réfère au principe du critique Georges Poulet : "Chaque nouvelle se bâtit à partir de sa fin.", Esther Kahn fait à cet égard figure de modèle d'un genre dont on a souvent à cet égard les affinités avec le cinéma.

— la transposition du récit au cinéma posait le problème du contexte historique sur lequel la nouvelle d’Arthur Symons restait très elliptique: si, selon le metteur en scène, l'histoire ne pouvait "se passer ailleurs, ni à une autre époque que dans la nouvelle de Symons.", il n'était pas question que la reconstitution prenne le pas sur l'aventure intime d'Esther et éclipse la modernité du propos.

La dimension historique, réelle (on perçoit les échos du contexte politique et social, ainsi la naissance du sionisme dans la communauté juive ou l’apparition des mouvements des suffragettes) n'apparait qu'en filigrane dans ce "film d'époque" qui se voulait "tourné au présent", parti pris qui a commandé les choix esthétiques du film, notamment celui de ne pas tourner les scènes d'extérieur en studio.

— car le coeur du film c'était Esther, son aventure et la façon dont elle allait se traduire à l'écran. Selon le metteur en scène, "ce qu'il y avait à adapter dans la nouvelle c'était le type de rapport que le narrateur entretient avec cette femme : un état d'égalité. Il ne s'agit pas d'un récit d'initiation où un narrateur —Pygmalion ferait grandir son personnage, le contrôlerait. Au contraire, Symons est à l'écoute de son personnage, comme s'il racontait l'histoire d'un penseur qui serait bien plus malin que lui." Dans ce sens, le cinéma permettait de compléter et de parachever le projet de la nouvelle : alors que la narration, reprise en "voix-off", nous introduit à l'intimité d'Esther et aux bouillonnements de son esprit, son image, son incarnation par l'actrice Summer Phoenix lui rend son altérité.

Le cinéma permet ainsi d'alterner et même de confronter les points de vue : Esther nous est aussi claire qu'opaque, aussi mystérieuse que familière, et c'était le jeu de la mise en scène que de dramatiser ce double point de vue, par les effets de lumière et de cadre, le travail sur le son et la musique d'Howard Shore, qui apporte au film une bonne part de son atmosphère hitchcockienne.

En adaptant cette nouvelle qui parle de théâtre, Desplechin rend un bel hommage au cinéma naissant (cf le procédé des ouvertures / fermetures à l'iris).

Esther Kahn
Introduction
Un modèle d'adaptation
Séquence N°1
Le théâtre et le jeu
La leçon de Nathan
Hedda Gabler
Une aventure spirituelle
Le doute cartésien
Pour en savoir plus