Comme FRED, MA PETITE ENTREPRISE est ancré dans la réalité sociale. Mais sur un mode moins dramatique…

FRED était un film noir, désespéré, dans lequel nous avons essayé de montrer que la dignité n’a rien à voir avec la classe sociale. Sans quitter cet esprit - et l’univers du monde du travail - Frédéric Bourboulon et moi-même avions envie d’aller vers quelque chose de plus positif. Et je voulais passer à une autre catégorie socio-professionnelle : Fred était ouvrier, Ivan est patron d’une petite entreprise.

Pourquoi cette ascension dans l’échelle sociale ?

J’en connais quelques-uns comme lui : ce sont des gens sans arrêt sur la brèche, qui travaillent le week-end, qui n’ont que quatre ou cinq employés, qu’ils remplacent parfois quand l’un d’eux est malade. Pendant dix ans, j’ai eu mon bureau dans la petite imprimerie d’un ami - qui a d’ailleurs mis un peu d’argent dans mon premier film, STRICTEMENT PERSONNEL. Je l’ai vu trimer, subir les crises qui font s’envoler le prix du papier, ne pas en dormir de la nuit; j’ai vu la visite de l’Urssaf, j’ai vu celle des impôts, j’ai tout vu. J’avais envie de parler avec tendresse de ce genre de personnage.

Un hommage au patronat… Un peu provocateur, non ?

Non, un hommage au travail, aux gens qui s’y collent. Le soir, les ouvriers rentrent chez eux, pensent à autre chose. Mais le petit chef d’entreprise ne peut pas penser à autre chose. Ce n’est pas un grand patron, il n’a pas les moyens de déléguer les responsabilités. Il doit tout faire lui-même, répondre à toutes les questions, continuer quand les autres s’arrêtent. Un peu comme un metteur en scène, finalement… Attention, c’est un choix, c’est aussi dans cet emploi du temps de fou que le petit patron trouve sa légitimité. Quand Ivan/Vincent Lindon dit à Sami/Roschdy Zem : «Moi, tes 35 heures, je les fais tous les jours», l’autre répond : «Arrête, t’adores ça, ça t’évite de t’occuper du reste.» Le travail est un refuge.

C’est rare dans le cinéma français qu’un héros de film soit un homme au travail…

Peut-être. Mais très vite, ici, c’est l’entreprise qui tient la vedette. L’entreprise et sa survie, la solidarité forcée face aux emmerdes, que je trouve très actuelle.

Comment s’est déroulée l’écriture ?

Les chroniques ne m’intéressent pas. Il fallait une intrigue. Simon Michaël, mon co-scénariste, connaît un petit patron de PME dont l’usine de bois a brûlé. Alors, on a inventé cette histoire de magouille à l’assurance. Tout le monde a des rapports compliqués avec les assurances. Tout le monde s’est dit un jour ou l’autre, en cas de sinistre : «Est-ce que j’essaye de me faire rembourser un peu plus ?» C’est un thème universel.

La structure est venue facilement ?

Oh non. Ce qui demande du temps, c’est trouver comment surprendre le spectateur sans que ça paraisse factice, c’est trouver l’équilibre entre le récit, sa part humaine et sociale, et la comédie proprement dite. Partir du réalisme, et inventer des choses de cinéma qui nous étonnent. Confronter nos personnages à des situations un peu exceptionnelles. MA PETITE ENTREPRISE, c’est une petite histoire. Mais une petite histoire pas banale…

Et les personnages ?

D’abord l’envie de retrouver Vincent Lindon, puis qu’il fasse à nouveau couple avec François Berléand et enfin, l’envie de retravailler avec Roschdy Zem. C’est très agréable d’écrire pour des comédiens qu’on connaît et qu’on aime. On peut peaufiner des dialogues sur mesure, liés à la personnalité de chacun. Dans la vie, Vincent est «speed» toujours sur la brèche. Roschdy est quelqu’un de profondément doux, il a ce côté moyen-oriental qui cherche toujours la concorde. Et François peut être d’une grande ambiguïté. Le mariage des trois était un matériau formidable pour Simon Michaël et moi.

Tous les personnages se connaissent, vivent dans le même quartier..

C’est vrai, il y a le petit resto où tout le monde va, le petit courtier qui assure tout le quartier, etc. Tous habitent dans la même rue, mais attention il n’y a pas une énorme amitié entre Ivan, Sami et Maxime. Il y a une proximité, mais la solidarité naît des circonstances. Ils sont forcés de s’y coller ensemble, mais ils peuvent se trahir les uns les autres à tout moment. Malgré tout, lorsqu’ils font le casse, ils sont inévitablement solidaires. On n’a donc pas envie qu’ils se fassent prendre, ce sont nos héros, un peu minables peut-être, mais nos héros quand même.

Le tournage a-t-il profité de cet aspect «choral» et du fait que vous aviez déjà travaillé les uns avec les autres ?

Bien sûr. En plus on a tourné en plein hiver, avec six heures de lumière par jour : il a fallu aller très vite, enchaîner les séquences pour tenir le plan de travail. On a dû nous aussi, être «solidaires», ce qui servait le film.

Un dernier mot sur la chanson d’Alain Bashung dont le titre est tiré…

C’est une chanson très complexe, comme souvent les chansons d’Alain. Mais son point de départ rejoint celui du film, revaloriser l’image de la PME. C’est sympa, une entreprise, c’est une cellule de vie, où les gens se rencontrent, se parlent, s’affrontent parfois, mais s’en sortent par le travail.