Dominique Sampiero et Tiffany Tavernier

 

Comment tout cela a-t-il commencé ?

Dominique Sampiero : Par une soirée en compagnie de Bertrand Tavernier (que je ne connaissais pas comme maintenant) et de Jean-Claude Brisseau. On échangeait des idées sur l'École, sur la politique, la gauche, la droite, Mitterrand, blanc bonnet et bonnet blanc… et j'ai été agacé par ces Parisiens qui donnaient, de loin, leur avis sur tout. Moi, dans ma position d'enseignant, je voyais bien, sur le terrain, la différence entre la gauche et la droite. La gauche a toujours investi dans l'École, notamment quand Jospin, ministre de l'Éducation Nationale, a permis à des artistes d'intervenir dans les écoles. J'ai été surpris de mon audace et d'avoir quelque peu convaincu des cinéastes qui, quand même, m'intimidaient.
Trois mois plus tard environ, nous sommes partis en vacances avec Bertrand, Tiffany et les enfants, On jouait au Yams, on faisait des veillées au coin du feu, on discutait et, de fil en aiguille, je me suis mis à raconter ma vie d'instit. J'ai été stupéfait de voir Bertrand se taire et écouter. J'ai déballé pas mal de choses auxquelles je n'avais pas moi-même réfléchi vraiment : quand on est pris dans le quotidien, on ne se rend pas compte ; je ne savais pas si j'étais un bon instituteur ou non, si j'étais caractériel ou simplement râleur. Je sais que beaucoup d'enseignants sont perdus et culpabilisent. Ils se sentent prisonniers d'un système et, de temps en temps, ils réagissent contre : "Je n'ai pas assez d'argent pour faire la classe, on me demande d'apprendre aux élèves à lire, écrire et compter, de leur donner l'espoir, alors que leurs parents sont au chômage et ne se lèvent même plus le matin…" Tout cela était lâché sans arrière-pensée et je découvrais ainsi mon vécu en le racontant pour la première fois à quelqu'un. Dans les douze livres que j'ai publiés, je n'ai jamais écrit une seule ligne sur l'école, jamais osé parler de mon métier. Ça m'aurait pris trop d'énergie et je ne voulais pas en rajouter. Deux choses m'étonnaient : l'écoute, l'intérêt de Bertrand et de constater en moi l'émergence de cette matière.

Tiffany Tavernier : Le déclic, ça a été l'histoire des 30 francs. Un jour, Dominique réclame à une mère de famille sa cotisation de 30 francs pour la coopérative. C'était un rappel à l'ordre discret. La femme répond : "Moi, monsieur, avec ces 30 francs je dois terminer le mois." Dominique continue dans l'émotion : "On est le 23 du mois elle a quatre gosses qu'elle doit nourrir pendant une semaine avec de gros biscuits secs trempés dans du lait." Émotion, silence. Mon père n'a rien dit sur le coup.

D. S. : À la fin des vacances, au moment de se séparer, Bertrand me tape sur l'épaule et me dit "Dominique, tu m'écris un scénario à partir de tout ce que tu m'as raconté. Débrouille-toi avec Tiffany et envoyez-moi un synopsis de quinze pages dans trois semaines." Génial ! On s'embrasse. Avec Tiffany, on s'enferme et on bosse tous les deux. On se découvre, on travaille ensemble. Ça a très vite fonctionné.

T. T. : On a joué sur un rapport d'oralité. Mon premier travail a été de m'emparer de toute la matière, de forcer Dominique à exprimer, expliciter des choses qui lui paraissaient évidentes. Donc accoucher la matière. Ensuite, on a fait des jeux de rôles. On dialoguait devant un magnétophone : j'étais la mère, il était l'instit. Et on a joué tous les personnages en les écrivant. Cette oralité empêche toute dérive littéraire. En revanche, le scénario possède une autre particularité, c'est qu'il est écrit à la première personne.

D. S. : Ça, c'est une idée de Tiffany.

T. T. : Dominique n'avait jamais écrit de scénario. J'ai pensé qu'il allait, qu'on allait pouvoir, avec ce "je" (jeu ?) être beaucoup plus à l'intérieur de l'histoire, beaucoup plus authentiques. Au lieu de dire : "Daniel écrit son journal" on dit "J'écris mon journal", ce qui implique une autre forme d'émotion. L'émotion que l'on éprouve à la vision du film était déjà présente au stade de l'écriture. Il nous arrivait de pleurer, de rire. Certains épisodes durs du film nous trouvaient, à deux heures du matin, sanglotants, incapables de parler.
Quand on vit un drame au quotidien, l'émotion n'est pas la même que celle que l'on ressent quand on le raconte a posteriori.

D. S. : C'était comme une valise fermée sur des étoffes très serrées. En 23 ans d'expérience, j'y ai entassé et tassé des choses que j'ai verrouillées. Et tout à coup, on ouvre et les vêtements sortent dans un déballage envahissant. Ensuite, j'ai eu l'idée de la voix off : un journal littéraire tenu par cet instit. Parce que la poésie ce n'est pas seulement le fait d'un écrivain lunaire, cela peut être un lieu de violence. Défendre l'idée de la voix off devant un réalisateur n'était pas facile. Le danger, c'était de verser du littéraire dans un élément social. Pour moi, en tant qu'écrivain, je venais de découvrir auprès de Tiffany la force du dialogue, une chose que je refoulais depuis des années dans mes récits. Et je me suis pris au jeu de l'histoire. C'est mon histoire, mais elle va plus loin que mon histoire.

T. T. : Progressivement, après avoir amassé une matière abondante, on a cherché une trame. On l'a trouvée, avec, comme pics : un épisode tragique (la mort de Madame Henry), la scène des locaux saccagés, la fête de l'école. À partir de cette trame, qui était une ébauche de construction dramatique, Bertrand est intervenu, a apporté des nuances et un rythme, inversé certaines séquences, il s'est approprié une matière qui, au départ, n'était pas la sienne. C'est le vrai plaisir du cinéaste.
Dans cette écriture à trois voix, je suis allée à la pêche d'autres figures. J'ai par exemple interviewé pendant des heures des gens du coin.
Le travail qu'on a vraiment fait à trois, c'est le passage de la réalité à la fiction : il fallait décoller du documentaire. À travers la succession et l'enchaînement des séquences, on aboutit à la construction d'une histoire.

D. S. : Et la fiction, c'est cela qui est extraordinaire, renvoie à la réalité. On n'aurait pas pu dire aux vrais personnages qui nous ont inspirés de revivre leur drame devant les caméras, ç'aurait été indécent. Mais on peut transposer leur expérience en fiction.

T. T. : Et puis on a introduit les paysages, des paysages nus, d'hiver. Il fallait très vite donner cette respiration au récit. Évidemment, tout ce qui concerne les réactions des enfants n'a pas été écrit. Bertrand a tenu à créer une classe composée, à des détails près, des 30 élèves d'une vraie classe.

 


Tiffany Tavernier et Dominique Sampiero

 


La jolie fête placée à la fin du film, toute joie et créativité, n'est-elle pas un peu… optimiste ? Comme si les malheurs et les problèmes pouvaient se résoudre dans un moment de joie et de rêve ?


D. S. : Cette fête n'est pas là pour rassurer. Elle a existé exactement comme vous l'avez vue, avec les bouteilles, les jus de couleurs extraits de vieux feutres. La réalité était même plus euphorique. On peut faire du beau avec trois fois rien.

Mais le beau rassure au cinéma…

D. S. : Ce n'est pas du tout un "happy end". Toutes les années scolaires se terminent par une fête. Ce que je voulais traduire par cette scène est que l'école est l'affaire de tout le monde. Les parents retroussent leurs manches, chacun a quelque chose à enseigner, quelque chose à faire : tenir un stand, apporter de la pâtisserie arabe, contribuer à la création d'un désert de sable. La créativité est aussi une réponse aux difficultés. On peut répondre à la grisaille de la vie et du paysage urbain par l'éclatement de couleurs réunies pour une fête, qui sont les couleurs de la campagne : du colza, des fleurs…

T. T. : Cette fête c'est aussi l'expression d'une volonté. Daniel dit : "on continue". Ce qui ne signifie pas : "on a gagné, l'école devient cette fête." Les problèmes, s'ils se résolvent, c'est centimètre par centimètre. L'important, c'est la prise de conscience par l'émotion.

 

 


Est-ce que le film terminé correspond à ce que vous imaginiez en l'écrivant ?


D. S. : Moi, je suis complètement heureux. C'est plus que du bonheur, c'est une émotion tellement forte que je manque de recul pour l'exprimer. Je prends le film en pleine figure et je suis sûr qu'il contient les germes de plein d'autres films. Il y a des choses de la petite enfance dans le Nord que j'aimerais creuser en dehors de l'école ; il y a les rapports, dans le Nord, de l'homme avec l'horizon, les traditions, la fanfare par exemple : 50, 70 ans dans la même formation ! Ce n'est pas Les Virtuoses, c'est notre histoire, c'est le Nord, avec sa culture, son oralité, son côté gouailleur, c'est les gens, petits, gros, chamarrés, excessifs. J'entrevois beaucoup d'autres films. J'aimerais bien, un jour, en réaliser un.

T. T. : Ce film a produit autre chose d'important : le bouquin de Dominique ! Quant à moi, j'ai été doublement servie, entre deux hommes qui comptent tellement dans ma vie. D'abord j'ai co-écrit le scénario, puis j'ai cherché et trouvé les décors et la plupart des gueules des gens qui sont dans le film. Bertrand nous a laissé un espace de création qui a permis une complicité à trois. Quand on voit le film terminé, on constate que personne n'a été trahi. C'est impressionnant de partir d'un texte et de l'habiller soi-même.

 

 


Philippe Torreton dans le rôle de Daniel s'est immédiatement imposé, comme on dit, ou a-t-il été imposé ?

D. S. : En écrivant notre texte, nous ne pensions à personne. Bertrand voulait Torreton pour lui donner un rôle opposé à celui de Conan. Quand je l'ai rencontré et que j'ai su qu'il était pressenti, j'ai compris que c'était le bon choix. Ça s'est confirmé au tournage. Il est parfait : introverti (alors que nous l'imaginions extraverti) et en même temps colérique…

T. T. : Ce qui est amusant, c'est que son père est militaire et sa mère institutrice et directrice d'école maternelle.

Le caractère lyrique de textes dits en voix off par Daniel peut déconcerter les spectateurs plongés dans un bain par ailleurs très réaliste.

T. T. : Cette voix me semble indispensable à l'équilibre du film. Dominique a dit à Bertrand : "C'est ce qui me fait tenir debout." Cet horizon nu est un lieu de ressourcement.

D. S. : C'est une sorte de rage lumineuse, d'orage lumineux. Ce sont des choses qui vous traversent, des visions, des phrases qui viennent dans l'urgence sous la plume ; je les écrivais par bribes, en voiture, sur mes carnets. Daniel est porteur de l'émerveillement de ses père et grand-père. Ce que vous appelez une prose poétique est tout simplement une prose chargée d'images de couleurs, d'odeurs, de bruits.

T. T. : C'est aussi une audace dans le film de laisser tant d'importance à la puissance et à la sonorité des mots. Il y a une rage, en effet, un déversement dans la poésie que Daniel ne peut pas se permettre à l'école et dans la vie de tous les jours. Ce n'est donc pas de la coquetterie littéraire.



Quelque chose à ajouter ?

T. T. : Je n'ai jamais vu mon père aussi heureux sur un plateau. J'ai l'impression que De l'autre côté du périph' est une expérience qui a changé quelque chose dans son cinéma et peut-être dans son rapport à l'autre. Et puis, il y a eu le Nord, la proverbiale chaleur des gens du Nord qui nous ont formidablement accueillis. Et les enfants qui ont donné une teinte toute particulière au film, qui chantaient des comptines dans les couloirs et demandaient aux techniciens de leur raconter des histoires… Toute une magie.




 

 


Note de Tiffany Tavernier

Ça fait des jours et des jours que nous cherchons avec Béatrice, mon assistante, celle qui pourra jouer la colère de la femme au bébé. Mon père trépigne. Il veut la voir. Cinq filles passent devant notre caméra, c'est le bide. "Gueuler comme ça, on ne peut pas." La sixième entre. Un visage déjà marqué par la galère, un sourire franc, un regard intense.
- Je m'appelle Sylvie, j'ai vingt-huit ans, je rêve de tourner dans un film.
Ce soir-là, malheureusement, je suis obligée de la renvoyer chez elle sans espoir.
- Je comprends pas, je la sens pourtant, cette rage en moi.
Elle part. La scène est reportée à la seconde partie du tournage. Je souffle. J'ai du temps. Du temps ? Les mois d'avril et mai passent comme des flèches. Il me reste quinze jours. Mon père s'énerve. Côté casting, c'est le fiasco. Alors, la phrase que m'a lancée Sylvie avant de s'en aller me revient en mémoire. Je décide de lui donner une seconde chance. Je l'appelle. Elle arrive.
A peine la caméra est-elle en marche que sa rage éclate et avec une telle force qu'elle me laisse un instant complètement désemparée. Mais Sylvie s'en fout de mes états d'âme. Elle s'en fout, de la caméra et du monde qui la regarde. Elle l'empoigne enfin cette colère dingue qui bout en elle. Elle la touche. Elle est purement magnifique...
Durant les répétitions, mon père s'approchera d'elle et lui murmurera de ne pas trop donner, de se réserver. Je me souviendrai toujours de son regard et de sa réponse :
- Vous savez, monsieur, de la réserve, j'en ai.

Tiffany TAVERNIER

 

 


Note de Dominique SAMPIERO

Impossible de saisir tous les papillons d'un tournage dans les petites cases de la page blanche. Il n'y a pas de cinéma sans amour.

- Je t'écris cette lettre, Kelly, pour te dire combien tu es belle, avec ton cœur aux yeux baissés, dans tes cheveux, partout, sur ton visage, et comment rien qu'un sourire parfois est une vraie lumière, un petit clair de ciel dans la nuit, dans la pluie, Kelly, tu trottines parmi nous, ton entêtement est doux comme ton front, il nous guide à nous resserrer sur le plus fragile, le plus blessé de nous-mêmes, cette part qui brille dans tes pupilles quand tu regardes droit, et qu'en croisant le papillon de ton regard, on vacille avec lui, on s'évade de nos corps empesés, lourds comme toute une vie, Kelly, ce qui est vrai en toi, nous écarquille, nous ouvre les paupières comme une première fois, et quand tu dis à l'un d'entre nous, dans le bel aplomb de ta douceur, "Du jus d'orange ? oui, mais juste un peu parce que je vais tourner !..." ou à Françoise "Surtout tu regardes pas la caméra !", tu nous transformes, tu nous enchantes, c'est toi la petite fée, les lutins qui tournent autour de toi ne te jettent pas de sort, n'emprisonnent pas ta grâce, ils s'activent, car les petites filles de ton âge, dans leur silence, dans le mouvement fragile de leur présence, savent d'un seul visage raconter des histoires qui font grandir.

Dominique SAMPIERO