L'émotion que vous manifestez - et dont vous ne rougissez pas - à la vision de Ça commence aujourd'hui relève plus d'une réaction de spectateur que de celle d'un collaborateur.
Vous semblez touché.

Touché, oui. Touché par la présence des enfants, par leur spontanéité, leur charme, leur vérité, par tout ce qu'ils représentent pour moi dans la vie et que le film a si bien rendu.

C'est cette disposition d'esprit à l'égard de l'enfance qui vous a permis d'incarner avec tant de conviction et de naturel le personnage de l'instituteur ?

La notion de personnage me semble fausse et conduit à de fausses pistes. Si j'étais parti avec l'idée d'un personnage, je serais passé à côté d'une certaine qualité de relation avec les mômes. La question est : comment faire pour être en face de 30 enfants tous les jours pendant deux mois? J'ai commencé par demander les textes des comptines et des chansons, j'ai posé des tas de questions à Dominique Sampiero : ses rapports concrets avec les enfants, comment on fait chanter des comptines, comment on se comporte quand il y a des chahuts, comment on fait pour les intéresser constamment. Il m'a aidé de son expérience, m'a appris des tas de choses. Par ailleurs, j'ai été, pendant le tournage, aidé par le véritable instituteur de la classe, Monsieur Renaud, qui prenait le relais et s'occupait de ses élèves dans les intervalles du tournage. Enfin, il ne faut pas oublier que ma mère était institutrice et directrice d'école maternelle…

 

 


C'est un hasard…


Est-ce que c'est un hasard ? Je voulais être policier et Bertrand m'a fait jouer dans L. 627 ; mon père était soldat et j'ai été le capitaine Conan, et là il me fait jouer un instit. Si j'étais arrivé dans le film avec dans ma tête un petit personnage bien établi, bien bétonné, comme certains acteurs le font - souvent à juste titre - j'aurais été déstabilisé dans mon contact avec les enfants. Or, je suis arrivé - et cela n'est peut-être pas non plus un hasard - avant terme. Le début du tournage n'a pas été retardé, comme il arrive le plus souvent, mais, au contraire, avancé, et pas qu'un peu. Du coup je me suis trouvé plongé dans le bain sans avoir pu préparer quoi que ce soit. Du coup j'étais neuf et j'ai paré au plus pressé, je me suis focalisé sur le contact avec les enfants. Je savais, par ma mère, qu'avoir affaire à une trentaine de mômes de trois /quatre ans représentait une pression énorme. Il faut les intéresser, sinon ça peut dégénérer et ça devient très vite le bordel. Il faut leur faire accepter une discipline et surtout les captiver par des histoires, des activités. C'est ça, en l'occurrence, le vrai boulot, plus que construire un personnage.

Il y avait quand même un texte écrit, un texte à respecter ; ce n'était pas de l'improvisation.

Oui et non, puisque les enfants, eux, n'ont évidemment pas lu le scénario. D'ailleurs, la seule fois où on a essayé de faire dire une phrase à un môme, ça a foiré. Donc, on les laisse parler, et il faut bien que je réponde et c'est là que le travail est vraiment passionnant. J'ai été obligé de composer avec les enfants, avec Bertrand (grand enfant !) et avec le chef opérateur Alain Choquart, pour harmoniser tout, pour que tout le monde soit prêt au même moment : les enfants disponibles et détendus, la caméra prête à fonctionner, Bertrand aux commandes. On jouait, on organisait des activités, même en dehors du tournage. De temps en temps, le vrai instit prenait le relais pour me soulager. Parlons concrètement : je fais une scène où on chante une comptine et le téléphone doit sonner. Je sais que l'accessoiriste va bientôt déclencher la sonnerie. Ce qui précède cette sonnerie, c'est de l'improvisation et c'est tout le film. L'indication, sur le découpage est : "Daniel chante une comptine avec les enfants." Tout est à faire : il faut la savoir la comptine, ne pas la bredouiller, ne pas se tromper, parce que les enfants, eux, la connaissent. Et les gestes qui vont avec sont précis, c'est une petite chorégraphie qu'il faut respecter, On n'a pas le droit à l'erreur. Moi, j'avais mes souvenirs d'enfance. "Pirouette cacahuète", je connaissais, les autres j'ai dû les apprendre, les travailler, comme la danse au cours de la fête.

 

 


Comment les gosses ont-ils accueilli, adopté, ce faux instit?


On a, bien sûr, avoué l'aspect bidon des choses. Il ne faut rien cacher aux mômes. Je leur ai dit la vérité : "Je m'appelle Philippe, je suis acteur, mais dans le film on va m'appeler Daniel, alors il ne faudra plus m'appeler Philippe et moi je vais vous appeler par votre prénom, on va jouer à ça."

Ils se sont attachés à vous ?

Eh bien, oui. Le temps du film. Je ne sais pas ce qu'il en restera parce que c'est très fugace et on ne sait pas vraiment tout. Il y en a qui s'expriment, d'autres qui vivent intensément et qui ne montrent rien.

Et est-ce que vous vous êtes attaché à eux ?

Oui, forcément. Impossible d'échapper à ça. Impossible de s'en tenir à la fonction de technicien ou comédien. Ou alors, cela aurait été un autre film. C'est pour cela que je mettais des pointillés sur la notion de personnage. Je n'ai pas travaillé dans le sens d'un personnage, j'ai travaillé des situations. Les situations, plus le texte, plus le regard de Bertrand, plus les mouvements proposés par Alain Choquart, plus mon physique, plus certains choix de vêtements ont déterminé un personnage. C'est un patchwork. C'est prétentieux de prétendre qu'on a trouvé seul un personnage.

 


Vous ne pouvez pas dire la même chose en tant que sociétaire de la Comédie Française tenu de respecter des textes classiques.

Si. Tout peut se décliner comme ça. Plus ça va, moins je suis d'accord avec la notion de personnage. On ne "propose" pas un personnage. On propose des axes, comme dans Scapin.

Il y a quand même un texte.

Oui, mais un texte n'est pas forcément garant d'un personnage. Pourquoi on dit "tiens je vais voir Piccoli dans tel rôle" ? C'est pour voir un acteur dans un rôle. Si l'interprétation d'un rôle était immuable et définitive, il suffirait de le jouer une seule fois, de le filmer, et de le conserver pour l'éternité.

 

 


Jouer Scapin à la Comédie Française et jouer un personnage aussi contemporain que Daniel, est-ce la même démarche ?

J'ai toujours considéré mon métier de la même façon : faire en sorte que la parole soit la plus juste possible, tout en ayant conscience qu'il ne s'agit que d'une interprétation ; il y a plein de façons de jouer Scapin. On n'est jamais que soi-même. Jean Carmet disait : "quand j'ai un problème avec une réplique je me dis avant : "excusez-moi, madame, je regrette de vous déranger et j'enchaîne sur la réplique." Ça m'a interpellé, ça. C'est une façon de se mettre en danger, de n'être que soi-même. C'est pourquoi je ne crois pas trop aux rôles de composition. Le travail est différent d'un rôle à l'autre mais la philosophie reste la même : quand j'ai une phrase à dire, je me dis : "Comment je la dirais moi?" et ensuite je fais confiance à la qualité du texte. Trouver un naturel : que ce soit une phrase très construite et très précise de Jean Cosmos ou la voix off très poétique de Dominique Sampiero. Le but du jeu c'est d'être vrai par rapport à une parole.

Être juste et vrai, cela relève d'une technique professionnelle. Il y a des comédiens qui naturellement jouent mal. Ça existe, même dans le cinéma français. Mais le juste et le vrai procèdent aussi d'une démarche intérieure, non ?

C'est vrai, il faut séparer les choses. Il y a ceux qui donnent une apparence de naturel et ceux qui cherchent une concordance profonde, une intimité avec ce qu'ils racontent. C'est difficile à analyser. Le jour où je pourrai répondre à cette question avec précision et certitude, je crois qu'il faudra que j'abandonne ce métier. À chaque fois j'ai peur, à chaque fois que j'aborde une nouvelle pièce ou un nouveau scénario je ne sais pas si je vais m'en sortir. Je ne maîtrise rien au départ.

Les critiques à votre égard sont toujours très élogieuses.

Tant mieux. Mais ça ne m'empêche pas d'avoir le trac de créer Henry V dans la cour d'honneur d'Avignon. Je vis constamment avec la trouille que ça ne marche pas, que les gens n'y croient pas, que je n'arriverai pas à dominer l'écriture. C'est peut-être cette précarité qui m'a permis le contact très concret avec les enfants. Je crois qu'eux aussi avaient un peu la trouille.

 

 

 


Est-ce que cette précarité est une constante de votre métier d'acteur ou s'agit-il d'un cas particulièrement lié à Ça commence aujourd'hui, film qui émeut davantage en raison de la présence des enfants et du malheur des gens ?

Je crois que Bertrand a osé des choses nouvelles : il a osé la poésie et ça, chapeau. J'ai vu tous ses films, mais jamais une œuvre de cette facture-là, ponctuée de morceaux de prose poétique sublime. Il a osé des plans de paysages, de musique, il a osé filmer simplement des visages, des visages d'enfants.

Vous adhérez à l'aspect social du film, à la critique institutionnelle ?

Je ne dirais pas critique, je dirais mise en miroir. Ça ne démontre pas, ça ne dénonce pas, ça montre et c'est beaucoup plus fort. Les choses sont comme ça. Rien n'est exagéré. On aurait pu forcer sur le misérabilisme ou l'horreur, faire un catalogue de la misère et de la déchéance humaines dans la société actuelle. On a voulu rendre compte de tout. Parce qu'il y a de la joie, des gens heureux, parce que c'est un beau pays. On a voulu faire un film juste.

Vous dites "on" comme si vous étiez co-auteur.

Oui, c'est peut-être prétentieux, mais je ne me sens pas simplement acteur. Quand un metteur en scène veut me faire sentir que je ne suis qu'un acteur, je m'en vais. Je ne veux pas être un singe savant dépositaire d'un savoir-faire. Moi, je bosse avec des gens, je participe comme je peux. Il m'arrive d'avoir des idées de phrases et même de plans. J'aime le courage qu'a Bertrand de travailler avec des gens en acceptant qu'ils outrepassent leur rôle, et cela à tous les postes : au son, au cadre, à la lumière. C'est une équipe. Il n'y a pas d'inertie, pas de poil dans la main, pas de chef suprême nimbé de l'aura du créateur. Ça commence aujourd'hui n'aurait pas pu être fait autrement. Bertrand ne me parle jamais des personnages, il ne m'explique pas Conan, ni Daniel Lefebvre. Si le texte est bon, si le comédien est disponible, si on est d'accord, le personnage s'impose naturellement.

 

 


Ça vous donne envie de faire de la mise en scène ?


J'aimerais bien, mais je ne m'en sens pas capable pour l'instant. Au théâtre je commence seulement à avoir une vision globale de la mise en scène. Je me sens prêt pour travailler certains auteurs, certaines pièces de Molière.

Lesquelles ?

Plein. Don Juan. Mais le cinéma reste pour moi encore trop mystérieux. Comment donner du rythme à une scène ? Comment utiliser le mouvement, la lumière ? Mais je suis curieux de tout et j'aime les métiers du spectacle. Le camion de l'accessoiriste m'émerveille, c'est la caverne d'Ali Baba. Je suis un môme.