Tous les membres de votre équipe semblent avoir été marqués par le tournage et la vision du film auquel ils ont participé. Qu'en est-il du réalisateur ?

Pendant la fabrication du film, j'essaie de rester très critique, même quand une scène me touche, qu'un acteur me bouleverse. J'essaie de ne pas me faire aveugler par des émotions trop fortes, même si plusieurs fois j'ai été sérieusement remué. Mais je suis ravagé par le doute, surtout dans un film comme celui-là dont la construction est très ouverte, très libre. On modifiait constamment le scénario durant le tournage, on écrivait de nouvelles scènes sur le plateau (la discussion syndicale, le cadeau de Valeria à Daniel), des répliques étaient improvisées par certains personnages. Et au montage, on a déplacé des plans, des séquences, comme dans L.627… Mais je crois n'avoir jamais perdu la vision synthétique du film. Les documentaires et les films historiques vous aident, vous entraînent à garder une vue d'ensemble, vous aident aussi à voir les choses de l'intérieur.
Et quand j'ai vu le film mixé, je dois avouer que j'ai marché, que j'ai été ému… Il y a tellement de gens qui m'ont fait des cadeaux dans ce film…

 


La forme que vous venez d'évoquer a quelque chose de particulier et même de nouveau : le ton général du film est réaliste alors que la voix off qui commente le récit est délibérément poétique.

J'ai déjà tenté ce genre de décalage dans Des Enfants gâtés avec les interviews des enfants et le poème de la fin, dans Une Semaine de vacances avec toutes ces voix d'enfants répétant des phrases commençant par "il a peur" ou "j'ai rêvé...". Mais ici, c'est plus radical. Les textes écrits par Dominique Sampiero et Tiffany sont un des personnages, un des moteurs du film. Ils m'ont aidé à le structurer, alors qu'ils n'avaient pas de contenu dramatique. Et aussi à m'éloigner du réalisme.
Dès mes premiers films, j'ai recherché, avec plus ou moins de réussite, une vraie liberté narrative, qui n'obéisse pas à des règles théâtrales, qui refuse la dictature de l'intrigue… Je veux qu'il y ait une histoire, une progression, mais qui joue surtout sur les sentiments, les émotions. Dans tous mes derniers films, le vrai (et le seul) moteur dramatique, celui qui fait progresser, c'est le travail et le rapport au travail (celui des flics, des militaires, voire des jeunes de L'Appât). Comme on dit dans Casque d'or : "Boulot, boulot, menuise, menuise". Il n'y a que cela qui entraîne les personnages, provoque des incidents dramatiques, cocasses ou émouvants.

 

 


Presque tous vos films ont une résonance sociale au bord du politique. Vous affirmez nettement des convictions....


Des convictions, oui, mais qui n'étayent aucune thèse. Depuis La Vie et rien d'autre et L.627, je pars à la découverte d'univers, de moments historiques, sans idées préconçues, avec le maximum de liberté d'esprit. Quand j'ai commencé à travailler au scénario de Ça Commence Aujourd'hui ou de L.627, je ne savais pas où j'allais, je ne savais pas ce que j'allais découvrir. Et les films se nourrissent de mes découvertes, de mes étonnements, de mes colères, de mes émotions, de mes éclats de rire… Ils sont si peu à thèse que, très souvent, je modifie la fin en cours de tournage. Dans Un Dimanche à la campagne, Une Semaine de vacances, La Vie et rien d'autre, L.627, Ça commence aujourd'hui, la fin du film est tout à fait différente de celle du scénario.
Je ne cherche pas à prouver quoi que ce soit ou à attaquer systématiquement une institution. Je m'intéresse d'abord à des personnages que j'aime, que j'essaie de rendre proches des spectateurs avec leurs défauts et leurs qualités… Je m'intéresse à des gens qui se battent, essaient de faire bouger les choses autour d'eux (en se trompant parfois), qui tentent de faire correctement leur boulot… Et je ne sais jamais où je vais arriver quand je commence le film… Alors la thèse… Je sais que certains vont m'expliquer que le cinéma, en ce moment, ne doit pas traiter ce genre de sujet, que ce n'est pas le genre de films qu'on doit faire. Il y a quelques années, on reprochait aux cinéastes français, souvent à tort, de ne pas parler de la réalité, maintenant ce n'est plus à la mode. Certains termes laudatifs il y a trois ou quatre ans prennent en 1999 et pour quelques mois une connotation péjorative. Un contenu social devient très vite sociologique, on soupçonne dans l'anti-libéralisme de Ken Loach des colorations christiques.
Le cinéma, pour moi, c'est aussi bien Zonca, Manuel Poirier ou Hervé Le Roux que Bonitzer, Claire Denis, Rohmer ou Guédiguian, aussi bien Ken Loach que Clint Eastwood ou John Ford. Et il y a un cinéma dont le boulot consiste, comme le faisaient à leur manière les frères Lumière, à montrer le monde au Monde… Moi-même, je passe du grand spectacle de Conan à Ça commence aujourd'hui et à De l'autre côté du périph'.
En tous les cas, je n'ai pas commencé à écrire avec Dominique et Tiffany en me disant "maintenant il faut que je m'attaque à l'Éducation Nationale". Je suis parti de deux ou trois petits faits très simples et très poignants - une femme ivre tombe dans une cour et s'enfuit en abandonnant son enfant, Madame Bry et ses 30 francs - et j'ai examiné les conséquences de ces faits sur un certain nombre de personnages… C'est un caillou qu'on jette dans l'eau. Je pensais à ce que disait Alberto Cavalcanti : "Si on vous demande de raconter l'histoire du courrier, racontez plutôt l'histoire d'une lettre. Si vous réussissez, ce sera toute l'histoire du courrier et de la poste que vous aurez racontée;"

 

 

Il y a tout de même dans vos films une volonté de dénoncer des dysfonctionnements, des injustices, des scandales : l'état des choses.

C'est normal quand on s'intéresse à des gens qui se battent, qui essaient de bousculer le monde, de faire loyalement leur boulot. Et ces personnages qui luttent contre ces dysfonctionnements, ces scandales, ces injustices m'intéressent presque plus que ce contre quoi ils luttent… Ou plutôt c'est grâce à eux que je me passionne pour leur combat et non l'inverse. Bien sûr, je partage une grande partie de leurs convictions, de leurs indignations, même si je ne leur donne pas toujours raison. Ou si je ne veux pas savoir à l'avance quand ils s'affrontent avec quelqu'un qui a raison et qui a tort. Je veux le découvrir sur le plateau et me réserver le droit de changer d'avis. Dans les scènes qui opposent Norbert et Conan, je me disais : "mais ils ont tous les deux raison." C'est pareil dans de nombreuses séquences de Ça commence aujourd'hui...
Le cinéma, c'est un art qui mêle des émotions et de la lumière. Et quand on utilise la lumière, on éclaire aussi ce qui ne va pas. Mais c'est vrai que je suis attiré par les personnages qui sont passionnés, qui refusent de capituler même s'ils se sont, comme le héros d'Autour de Minuit, "épuisés à essayer de convaincre".
Et puis, après L'Appât et Conan, je voulais passer quelque temps avec des personnages plus ouverts sur le monde, sans minimiser leurs erreurs, leur noirceur, ni leur énergie. Des copains de ceux qu'on avait filmés, Nils et moi, à Montreuil dans De l'autre côté du périph'.

 


En entreprenant Ça commence aujourd'hui, vous étiez tout de même au courant des problèmes que posent l'organisation de l'Éducation Nationale et les pouvoirs publics locaux.

Attendez, cela m'arrive de lire des journaux, d'écouter la radio… Je ne suis pas complètement demeuré (rires). Mais c'est une chose que d'avoir ce genre de connaissance et une autre que de passer plusieurs mois à vivre avec des instits. Comme avec les policiers lors de l'écriture de L.627… J'ai eu de sacrées surprises en écrivant, en préparant et en tournant Ça commence aujourd'hui… J'ai vu des appartements, des cités d'une pauvreté plus dramatique que tout ce que j'avais vu en Roumanie ou dans les faubourgs de Glasgow. La cité des Grands Pêchers, à Montreuil, c'était un 4 étoiles à côté. Les instits, les directrices, les assistantes sociales m'ont raconté des choses terribles, poignantes, cocasses ou exaspérantes. Et puis il y a eu la découverte des gens du Nord, des habitants des corons, de leur chaleur, de leur sens de l'hospitalité.
L'écriture d'un scénario, le tournage, c'est une exploration, une aventure… Pas un voyage organisé. Et là, comme lors de mes autres films, je suis allé de découvertes en surprises, dramatiques ou joyeuses. Côtoyer Dominique Sampiero, Michèle Niewrzeda, les mamans, les enfants, c'est autre chose que de lire des articles.

 

 


Ce qui fait mal, c'est de rencontrer dans le film des éducateurs qui se battent et de se rendre compte qu'ils sont impuissants à régler les problèmes. Leur action est très modeste, très locale.

Ils arrivent quand même à faire bouger les choses, à remporter des petites victoires : un bilan médical qu'on arrache, un enfant qu'on guérit, une petite fille qui réussit à la grande école, Daniel qui prend la décision, pendant la fête, de continuer… C'est à coups de petites victoires comme ça qu'on avance, même si le prix à payer est très dur. Comme le dit Orwell : "La révolution, c'est d'abord de faire admettre que deux et deux font quatre. Le reste suit."
Je pense que ces personnages, comme certains habitants des Grands Pêchers, comme Didier Bezace dans L.627, représentent notre seul espoir. Face à certaines situations, terribles, désespérantes, ils empêchent les dérives et le désespoir, même s'ils se trompent et connaissent des échecs. C'est grâce à eux que certains morceaux de vie, de société restent encore debout. Ce sont eux qui recollent les morceaux. Et leur hiérarchie refuse de les entendre ou veut les réduire au silence; le pouvoir politique les méprise, les ignore. C'était très clair dans De l'autre côté du périph'. S'il n'y a pas de deal de drogue dure à l'intérieur de la cité, ce n'est pas dû à l'action "d'une police qui ne se déplace pas pour une affaire en dessous du kilo", mais à la présence de deux jeunes. Et Daniel et Samia dans Ça commence aujourd'hui remportent des petits succès.


Mais ils n'ont pas de pouvoir.

Ils ont un pouvoir, celui qui est dû à la connaissance qu'ils ont du terrain et qui manque à tant d'hommes politiques qui devraient être plus respectueux, plus humbles. Du terrain et de leur métier. Leurs victoires, elles sont toujours très modestes et toujours remises en question. Et alors ? Vous préféreriez qu'ils abandonnent ? Le film dit simplement qu'ils ne sont pas assez nombreux et qu'on devrait les écouter davantage au lieu de les sacrifier allègrement à d'autres intérêts.
Dans tous les combats que j'ai menés dans mon métier, on nous a donnés perdants, on nous a expliqué qu'on n'avait aucune chance, que cela ne servait à rien. Et on a toujours gagné… Au départ, 66 cinéastes qui refusaient un article d'une loi qu'ils jugeaient honteuse, c'était rien du tout… On a vu ce que cela a donné. Même chose pour l'A.M.I. Depuis des années, je vois que des gens de terrain - cinéastes, militants associatifs, parents d'élèves, professeurs, certains élus comme le maire de Limeil Brevanne - donnent des leçons de civisme aux hommes politiques. Et pourtant on continue à vouloir les faire taire.

 

 


Du coq à l'âne, comment arrivez-vous à faire cohabiter ces acteurs professionnels et tous ces amateurs ?

Justement en ne les considérant pas comme des amateurs, en leur donnant la même importance, en leur accordant la même écoute qu'aux comédiens professionnels... En demandant à ces derniers de les écouter aussi, de se fondre avec eux… Les acteurs qui venaient jouer des petits rôles, je les faisais arriver plusieurs jours à l'avance pour qu'ils puissent s'imprégner de l'ambiance, de l'atmosphère du coin, du tournage. Les non-professionnels pouvaient venir quand ils voulaient sur le plateau, discuter avec moi, les co-scénaristes ou les acteurs.
Cela faisait partie du pari, de l'aventure du film. Pour moi, cela en conditionnait la réussite. Pour chaque film, j'essaie d'imposer des principes de tournage, des idées qui me paraissent en rapport avec ce que le film veut raconter, avec son mouvement intérieur… Dans Autour de Minuit, pour être fidèle à l'esprit d'aventure du jazz, j'ai décidé de prendre un musicien et non un acteur et d'enregistrer toute la musique en direct.
Au tout début, on a eu des surprises… Une ou deux personnes avaient peur de déranger et passaient sous la caméra, mais très vite tout le monde s'est intégré au film et j'ai été stupéfait de la justesse, de la passion, de l'engagement de tous ces "amateurs"... Et d'une certaine manière, ils conditionnaient et influençaient le jeu des professionnels qui étaient tous incroyablement ouverts et attentifs. Beaucoup avaient appartenu à des troupes théâtrales du Nord (Marief Guittier, Véronique Ataly) ou étaient originaires de cette région (Nathalie Becue, Françoise Bette)... D'autres venaient de chez Didier Bezace (Thierry Gibault, Daniel Delabesse, Gérald Cesbron). Betty Teboulle, je l'avais repérée dans une mise en scène de Xavier Durringer...
J'ai toujours aimé faire jouer des gens venus de tous les horizons, de Dexter Gordon à Eddy Mitchell, de Louis Ducreux à tous ces comédiens qui faisaient leur premier film avec L.627 ou La Vie et Rien d'Autre. Et j'ai fait débuter pas mal d'acteurs, de Christine Pascal à Philippe Torreton en passant par Bruno Putzulu, Charlotte Kady, Brigitte Rouän et ici Nadia Kaci et Maria Pitarresi, qui sont magnifiques toutes les deux...


C'est encore plus flagrant dans Ça Commence Aujourd'hui.

Là, cela faisait partie du sujet. J'avais besoin de ces voix, de ces visages, de ces accents. De certaines réactions aussi. C'était excitant de mêler les uns aux autres. Comme chez Ken Loach. Ce qui m'a facilité la tâche, c'est que j'essaie de tourner de plus en plus librement. J'ai toujours voulu supprimer les marques au sol, éviter les cadres trop composés, démolir tout ce qui est trop installé. Là, on a essayé de poursuivre l'expérience de Conan, tourner un grand nombre de scènes sans répétition. Comme pour les séquences de bataille. Un tel sujet implique - comme dans L.627, Conan ou L'Appât - qu'on tourne en état d'urgence. Et avec Alain Choquart, j'ai un allié inestimable. Quelqu'un qui refuse toute dictature technique. Cela permet de créer un espace confortable pour les personnages.

 

 


Et les enfants ?


Finalement cela a été très facile… On n'avait pas fabriqué une classe de cinéma. On a tourné dans une classe déjà constituée et une partie du travail a été faite avant le tournage… On est venu plusieurs fois… Philippe Torreton leur a fait la classe. Claude, leur instituteur, leur a longuement parlé du film... On les a apprivoisés et je crois qu'ils nous ont beaucoup aimés. Parce qu'on a pris le temps nécessaire. Et puis il a fallu s'adapter à leur rythme, à leurs horaires, à leurs récréations, tenir compte de leur degré de résistance. Cela imposait un tournage très rapide où l'on ne pouvait pas répéter, où l'on devait toujours prévoir des plans de couverture en cas de fatigue, de sieste, d'arrivée des parents… Et Philippe a su très vite s'imposer...

Philippe Torreton, parlons-en. On a l'impression qu'il a toujours fait la classe dans une maternelle.

Oui, toujours. Dans Conan, on avait l'impression que cela faisait des années qu'il menait sa bande de nettoyeurs de tranchées. Idem pour L.627. Et qu'il était Scapin depuis que Molière l'avait écrit.
C'est un acteur magnifique, et en disant cela, j'ai l'impression de l'appauvrir. Il faudrait ajouter des dizaines de termes, de qualificatifs qui parviennent à rendre vraiment compte de son engagement dans le rôle, dans le film.
C'est un acteur très physique qui adore les imprévus, les accidents, tout ce qui n'est pas balisé. Là, il était servi - souvent on ne répétait pas - et chaque fois cela lui inspirait une nouvelle trouvaille. Il intégrait les interruptions, les phrases improvisées. De plus, il est formidablement adroit avec les objets, les accessoires et sait en jouer comme Harvey Keitel. La liberté du tournage lui convenait formidablement. Je voulais aussi l'utiliser dans un registre qui soit à l'opposé de celui de Conan mais où il puisse témoigner de la même puissance émotionnelle, puissance que je retrouve chez Gabin, Lino Ventura, Philippe Noiret. Comme eux, il est formidablement crédible et juste dans n'importe quel métier. Je l'imagine dans un garage comme Vanel dans Le Ciel est à vous.
Cet engagement émotionnel, je l'ai retrouvé chez tous les autres comédiens : Nadia Kaci, Maria Pitarresi qui a travaillé des mois avec le sculpteur, Michel Karpowicz, et dont tous les gestes sont justes, Betty Teboulle qui a visionné des heures de documentaires… Je devrais citer tout le monde.

 

 


Il est assez rare au cinéma de laisser aux comédiens la possibilité de prendre des initiatives. N'est-ce pas un peu risqué ?


La première qualité d'un réalisateur c'est de savoir créer autour de lui l'envie de l'étonner. Je demande à être surpris, émerveillé. Je ne viens pas écouter une explication de texte. Le plaisir que je prends à filmer, qui se voit je l'espère dans tous mes films, est proportionnel à l'émerveillement que je ressens. Renoir me disait : "Quand je tourne, je suis aussi prêt à voler tout ce qu'on vient me proposer et qui me paraît bien...Un vrai cinéaste, c'est aussi un voleur de grand chemin." Moi, je n'avais pas assez de poches pour emmagasiner tout ce que j'ai piqué, tout ce que l'on m'a donné durant ce tournage.