filmographie

D’où est venu votre désir de faire ce film ?

D’un coup de cœur à la lecture d’un scénario, écrit par Roselyne Bosch, que m’avait proposé le producteur Alain Goldman. Je l’ai lu d’une traite. Je ne pouvais pas définir précisément ce qui me faisait vibrer, j’étais touché par des émotions diverses. C’est un scénario tumultueux avec de la passion, de l’amour, des sentiments violents et contradictoires. En le refermant, je me suis dit : "tiens, il y a un humus sur lequel on peut peut-être faire pousser un arbre". J’étais tenté de partir dans l’aventure en compagnie d’Alain Goldman. Il a une vraie envie de créer, de mettre en chantier des films aussi différents que Christophe Colomb et En plein cœur. Il ne fait pas seulement du cinéma, il rêve encore de cinéma !

 

Vous aviez lu En cas de malheur, le roman de Simenon dont le scénario de En plein cœur
est librement adapté ? Et le film d’Autant-Lara avec Brigitte Bardot et Gabin, vous l’aviez vu ?

Non, curieusement, j’ai vu pas mal de films français des années cinquante, mais pas ce film là… J’ai lu pas mal de romans de Simenon, mais pas celui-ci… Et je ne l’ai toujours pas lu ! J’ai décidé de partir uniquement de l’adaptation, sinon je crois que je n’aurais jamais été capable de revisiter Simenon avec autant de liberté.

 

Les intrigues de Simenon sont souvent basées sur une passion dominante.
Votre film en est un formidable exemple.

Ça c’est l’humus dont je parlais tout à l’heure, un homme marié, installé dans un confort bourgeois, rencontre une jeune femme et tout chavire… Mais, au-delà de la passion, il y a un nouvel élément très intéressant. Il ne s’agit pas d’un homme âgé prêt à sauter sur une jeune fille mais d’un homme qui retrouve ses racines à travers cette jeune femme qui déboule dans sa vie. Tout à coup, cet homme de 46 ans, ce brillant avocat en pleine réussite, croise une jeune femme qui ressemble à ce qu’il était quand il avait 19 ans à Pantin… Brusquement, il se rend compte qu’il n’a eu de cesse - ou de chance - de tourner le dos à ses racines, de mener à bien une carrière en oubliant d’où il venait. Cet effet miroir, c’est le thème fondamental… C’est ce qui m’a décidé à faire le film.

 

C’est précisément ce qui renforce l’originalité de cette adaptation. Ce n’est pas
tant le démon de midi qui tenaille Michel Farnese face aux vertes années de Cécile,
c’est son passé qui lui saute au visage, et qui l’interroge !

Oui, ce n’est pas seulement pour les beaux yeux d’une jolie môme que Michel remet tout en question. Michel a une très belle femme, de ce côté-là, il est servi ! Mais avec l’irruption de Cécile dans sa vie, Michel réalise tout ce qu’il a perdu de lui-même.

 

Cécile sait qu’elle n’a pas de place réservée dans la société, elle ne peut rentrer que
par effraction dans la vie.

Elle est comme les mômes délaissés par leurs parents et qui parfois pètent les plombs. Elle subit cette société plus qu’elle ne la manipule. Elle ne sait qu’aimer et souffrir.

 

Michel a tout pour être heureux, Cécile, elle, n’a pas grand-chose, si ce n’est sa jeunesse, sa liberté…

Dès leur première rencontre, la petite lui dit : "ça pue le fric ici, vous ne savez pas ce qui se passe dehors". Cette phrase est un déclencheur terrible pour Michel qui vient de la rue, qui a grandi dans la rue… Il se rend compte qu’il a totalement changé de camp…

 

Vous laissez subtilement apparaître l’évolution attractive entre Michel et Cécile : regards, curiosité, interrogation, tendresse, incertitude, attirance physique…Comment avez-vous construit la mise en scène de toute cette gamme d’émotions ?

J’ai imaginé un concept très simple pour leur première rencontre dans le cabinet d’avocats, je voulais que Cécile reste immobile au milieu du bureau et que ce soit Michel qui tourne autour d’elle en l’interrogeant. Il va tourner, tourner, jusqu’au moment où elle lui montre sa culotte, et elle part. Peut-être que cette idée vient de ma vision des hommes et des femmes… Nous passons notre temps à tourner autour d’elles pour nous rassurer, pour paraître plus forts…

 

Le film est aussi une formidable histoire d’amour dans un couple en crise…

Je ne crois pas que ce soit un couple en crise. C’est un couple fatigué, un peu usé par le temps… 18 ans de vie commune ! Alors ça roule sans événement particulier, avec tout le danger que peut comporter la banalité de la vie quotidienne. Michel n’est pas à l’affût d’un événement dramatique qui provoquerait une cassure dans un couple en crise. Je voulais que Michel ne soit en attente de rien et que son passé lui tombe dessus de façon soudaine.

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Avec le rôle de Viviane, vous montrez un splendide personnage de femme,
loin du prototype de la bourgeoise trompée.

J’ai essayé d’amener Viviane vers un personnage très émouvant et en devenir. C’est pour cela que j’ai demandé à Carole Bouquet de ne pas se maquiller, de hurler de pleurer. Viviane n’est pas une femme définitivement assise sur ses certitudes, sur son argent, sur sa bourgeoisie. C’est une femme qui réfléchit, qui cherche, qui doute. Elle pense adopter un enfant, elle s’exprime dans la sculpture, etc. Cette femme malheureuse assume très bien son malheur, mais elle peut aussi être cruelle…

 

A propos de ses personnages, Simenon appliquait un principe évangélique : "tu ne jugeras point" !

C’est peut-être un principe commun aux romans de Simenon et à mes films. Je ne juge jamais. Force Majeure est aussi un film sur le choix éthique, Fred parlait de gens qui gardent leur dignité face à des choix moraux. En plein cœur croise aussi ce sujet là. Je fais des films sur l’éthique et la morale, sans vouloir être moralisateur. Ce n’est pas la finalité de la morale qui est intéressante, mais le chemin pour arriver à la compassion.

 

Vous êtes un cinéaste très concerné par les mouvements de la société.
Dans En plein cœur, on est dans un drame bourgeois mais aussi profondément social.

Mais la bourgeoisie est un fait social ! Et en effet ça me paraît totalement impossible, aujourd’hui, de tourner un film détaché du contexte social. Je ne peux pas faire du cinéma sans tenir compte de ce qui se passe dehors. J’ai grandi en banlieue, la pulsion de la société m’intéresse profondément.

 

On connaît par vos précédents films, la justesse de votre regard sur la jeunesse d’aujourd’hui.
Quelle réalité souhaitiez-vous particulièrement filmer à travers le personnage de Cécile ?

Je ne voulais pas montrer la "jeunesse" avec un grand "J", mais son aspect incontrôlé, face à l’amour, la capacité passionnelle qu’elle a à vivre les choses. Il y a quelque chose de fulgurant dans la passion que l’on peut avoir à 20 ans. C’est ce que retrouve Farnese.

 

Michel s’apprête à faire de Cécile ce qu’il a fait de lui-même… Il la met dans une cage dorée.

C’est le côté cannibale de l’amour ! L’autre vous attire toujours dans son univers et on cherche à l’attirer dans le nôtre. D’autant plus que Michel a une influence tellement forte : il est cultivé, intelligent, riche, tellement assis dans sa position. Cécile n’a pas les moyens de résister à cela. Mais Michel vit une illusion. C’est une des raisons pour laquelle j’ai fait ce film, on ne retrouve son passé abandonné que d’une façon illusoire et rapide, insaisissable sur la longueur. La mécanique de la vraie vie reprend le dessus.

 

Le film est monté énergiquement comme un polar, les scènes d’action - dont une formidable course voiture / moto - viennent percuter les scènes d’émotions.

Je fais des films un peu comme je suis, petit, maigre, et nerveux ! Dès qu’on dépasse une heure trente cinq, je suis malheureux. C’est une question de tempérament, j’aime que ça aille vite, que ce soit dépouillé, je n’aime pas laisser de graisse dans un montage.

 

La banlieue a une importance majeure dans cette histoire.
Vous avez particulièrement travaillé les décors qui indiquent les origines communes de
Michel et Cécile à Pantin.

Il y a chez les jeunes un rapport amour/haine compliqué, un mélange de fascination et de désir, mais aussi de révolte, de dégoût pour l’argent, pour la réussite, pour les gens qui ont du fric. Cette opposition est intéressante à observer à travers les personnages de Vincent et de Cécile. Par conséquent, il était important que les décors soient justes. J’ai eu la chance de réunir un chef opérateur Pascal Ridao et Thierry Flamand, le décorateur, entre qui il y a eu une osmose parfaite.

 

Comment s’est élaboré le casting ?

L’idée de Gérard Lanvin s’est tout de suite imposée à moi. Il a la maturité et la gravité du rôle. Puis, juste après, l’envie qu’il fasse couple avec Carole Bouquet, à la fois si élégante et si habitée. Quand à Virginie Ledoyen, dès nos premiers rendez-vous, j’ai senti qu’elle amènerait naturellement une modernité mais surtout une profondeur au personnage de Cécile qui aurait pu n’être qu’une midinette. Enfin Guillaume Canet, dont la violence et le charme ont parfaitement investi Vincent.