ZHOU
XUN est, à 25 ans, l'étoile montante du cinéma chinois, déjà connue
des spectateurs occidentaux pour ses rôles dans BEIJING BICYCLE
de Wang Xiaoshuai, couronné à Berlin et surtout SUZHOU RIVER de
Lou Ye qui lui a valu en 2000 le prix d'interprétation féminine
du Festival du Film de Paris. Mais le presque milliard de spectateurs
chinois qui l'a vue dans la série télévisée "Orages et Tempêtes
" en a déjà fait une superstar populaire, qui déclenche une émeute
chaque fois qu elle va acheter son kilo de riz à la supérette
du coin. Pourtant rien ne destinait cette jeune fille timide et
discrète à une carrière de comédienne, sauf peut-être son père,
peintre en affiches de cinéma, qui rêvait secrètement de brosser
le visage de sa fille à côté - voire à la place - de celui de
Gong Li.
Interview
Comment êtes-vous devenue
actrice ?
Ma mère voulait que je sois danseuse dans une troupe folklorique.
J'ai donc suivi des cours à l'Université de Danse de Chengdu où
les élèves sont réputées être les plus belles filles du pays.
Un jour, un agent est passé et m'a proposé de faire des photos
pour un calendrier. Ce calendrier a été vu par un réalisateur
qui m'a proposé de faire un téléfilm. Et voilà comment, dix ans
plus tard, j'ai rencontré Dai Sijie.
Connaissiez-vous le livre de Dai Sijie quand vous l'avez rencontré
?
Je ne l'avais pas lu, puisque BALZAC ET LA PETITE TAILLEUSE CHINOISE
n'a pas été traduit en chinois, mais mon agent m'avait raconté
l'histoire.
Pourquoi avez-vous accepté
ce rôle ?
Parce que c'est un personnage qui me ressemble. Une fille éprise
de liberté et à la recherche de son identité. Une fille qui décide
de quitter son cocon où elle aurait pu avoir une vie tranquille
pour aller vers l'inconnu et l'aventure … Quoi qu'il puisse lui
en coûter.
Comment définissez-vous ce rôle ?
C'est le parcours d'une fille de la campagne, pas idiote du tout,
même si elle n'est pas très cultivée. En tous les cas, parce qu'elle
n'est pas bloquée, ni dans ses sentiments, ni dans ses rêves,
elle décide d'aller voir si l'herbe n'est pas plus verte de l'autre
côté des collines. La Petite Tailleuse n'a sans doute pas compris
Balzac, mais elle a retenu ce qui la conforte dans son besoin
de liberté. Ce qui m'a émue, c'est cette soif de liberté. Si la
Petite Tailleuse ne franchit pas le col qui la sépare du monde
extérieur, elle aura une vie toute tracée comme celle de sa mère
et des autres femmes du village. Si elle franchit le col, elle
plonge dans l'inconnu, c'est vrai, mais elle préfère prendre le
risque, quitte peut-être à avoir des remords. Mais au moins, elle
n'aura pas de regrets. Et puis, en parallèle, il y a cette si
belle histoire d'amour et d'amitié entre ces trois adolescents.
Vous,
quel parallèle faites-vous entre votre vie et celle de votre mère
?
Ma mère a eu une vie toute tracée. Naître, aller à l'école, se
marier, avoir un enfant, travailler. Elle était heureuse sans
doute, mais par défaut. La jeune génération est totalement différente.
En fait, à mon âge, j'ai une plus grande expérience de la vie
que ma mère ne l'a jamais eue. Aujourd'hui, je peux prendre un
avion, aller à Londres, à Paris, à New York … Je ne suis pas sûre
que ma mère ait su que ces villes étaient autre chose que des
points sur des cartes géographiques. Je n'ai jamais vraiment parlé
de tout ça avec elle. J'imagine qu'elle n'avait pas été éduquée
dans l'idée d'un bonheur individuel. Elle était lancée avec des
millions de gens dans la réalisation d'un destin national et d'un
monde globalement meilleur.
Qu'est
ce que le contexte social et politique du film évoque pour vous
?
Je n'ai aucun jugement sur cette époque de notre histoire parce
que je ne l'ai pas vécue. La Chine d'aujourd'hui est plus volontiers
tournée vers son avenir que sur son passé … La Révolution Culturelle
fait partie de notre histoire, , mais nous avons déjà franchi
le pas. Nous sommes la génération d'après. Mais, pour en revenir
au film, ce que j'aime vraiment, c'est que Dai Sijie réussit à
montrer que quel que soit le contexte, les individus sont capables
de sortir de toutes les situations à la condition qu'ils continuent
à rêver et qu'ils sachent trouver la magie là où elle est. Le
film raconte avec beaucoup d'émotion une histoire d'amour et d'amitié
entre trois adolescents qui, en fait, ressemblent à tous les adolescents
de tous les pays. Je suis très sensible au regard que Dai Sijie
porte sur cette histoire.
Est
ce que vous ressemblez à la Petite Tailleuse ?
En partie oui … C'est pour ça que j'ai aimé ce rôle.
Vous êtes célèbre en Chine et l'on commence à vous voir beaucoup
en Occident. Avez-vous le sentiment d'être représentative d'une
génération de nouvelles femmes chinoises ?
Comme partout, le public à tendance à s'identifier à des personnages
de fiction et fait des amalgames entre les rôles et les acteurs.
Je dois à certains rôles que j'ai tenus dans les séries télévisées
d'être devenue populaire auprès de la jeune génération des filles
Chinoises. En fait, nous autres jeunes femmes chinoises avons
les mêmes rêves, les mêmes aspirations et les mêmes envies que
la plupart des jeunes femmes occidentales. Tout comme en Occident,
il y a parmi nous des jeunes femmes qui sont destinées à rêver
leur vie et d'autres à vivre leurs rêves. Il y en a aussi qui
ne rêvent à rien du tout …
Qu'est-ce
que vous attendez de la vie ?
Des surprises. Il y en aura des bonnes. Il y en aura des mauvaises.
Mais je n'ai pas peur. J'attends de pouvoir vivre comme je le
souhaite, même si je ne sais pas exactement aujourd'hui ce que
cela veut dire. Ma vie sera fonction des événements et des situations.
Le
fait d'avoir un rôle important dans un film international a-t-il
aussi compté dans votre choix ?
Évidemment ! J'ai l'intention de faire une carrière d'actrice.
Est-ce
que c'est difficile d'être actrice en Chine ?
Pas plus qu'ailleurs, j'imagine. C'est comme au rodéo américain,
il faut rester le plus longtemps possible en selle pour que les
gens ne vous oublient pas. C'est un travail de tous les instants
parce que la concurrence est grande. Il faut à la fois correspondre
à ce que le public attend de vous et, en même temps, aller vers
les choses qui vous interpellent personnellement. C'est une pression
constante. Ce n'est pas simple, mais j'imagine que c'est le lot
de toutes les actrices du monde.
Quels
sont les rôles qui vous attirent ?
Plus que les rôles, c'est ce qu'ils m'apportent, la façon dont
ils me nourrissent, qui est importante. Est-ce
que ce que l'on me demande de faire correspond à ce que j'ai envie
de dire ?
Est-ce qu'un rôle qu'on me propose est aux antipodes de ce que
je sais faire et me permettra d'avancer et de découvrir d'autres
possibilités d'être et de penser ? Je souhaite qu'on me propose
des rôles qui me poussent à aller au-delà de ce que je crois savoir.
Des rôles qui me permettent de repousser mes limites. J'ai soif
des choses que je ne connais pas.
Qu'est-ce
que Dai Sijie vous a appris ?
La rigueur et la concentration dans le travail. C'est lui-même
un réalisateur très concentré qui sait exactement ce qu'il veut
et qui sait l'expliquer aux acteurs. Et surtout qui sait l'obtenir.
Avant
le film, aviez-vous entendu parler d'Honoré de Balzac ?
Vous,
avez-vous entendu parler de Lu Xun, Guo Morno, Xuequin Cao ou
Ba-jin ?