En trois films ( dont LAN YU de Stanley Kwan, sélection officielle d'un Certain Regard à Cannes en 2000 et le fameux FACTEUR DES MONTAGNES de He Yi) et deux feuilletons télés, LIU YE a imposé un nouveau style d'acteur, sensible et introverti, qui tranche avec l'ordinaire du cinéma chinois. Dai Sijie l'avait contacté après avoir vu FACTEUR DES MONTAGNES. "J'avais beaucoup aimé le scénario de BALZAC, mais Dai Sijie ne me rappelait pas et j'avais un peu fait mon deuil de ce film. Six mois après notre

 

Interview

 

Qu'est-ce qui vous a plu dans ce rôle ?
Le fait que ce personnage me ressemble… ou que je lui ressemble ! Je suis un garçon taciturne, secret, qui n'extériorise pas beaucoup ses sentiments. Je me méfie des grandes déclarations. Par exemple, j'ai été fou amoureux d'une fille et je me suis tu pendant cinq ans alors que je la voyais pratiquement tous les jours ! Vous voyez que je n'ai pas eu beaucoup de mal à comprendre Ma…

Comment vous êtes-vous préparé pour ce rôle ?
J'ai vu des films de cette époque. J'ai beaucoup lu… et ça m'a permis d'apprendre quantité de choses sur cette période de notre histoire. J'ai aussi appris le dialecte du Sichuan. Petit à petit, avec ce que je suis moi-même et les renseignements que j'avais glanés sur cette époque, je suis entré dans le personnage de Ma.

Avez-vous eu le sentiment d'interpréter un personnage qui, en fait, est le réalisateur du film ?
Oui, tout au début, mais j'ai vite oublié que cette histoire était en partie autobiographique. Je n'ai pas essayé de retrouver la façon d'être et de penser de Dai Sijie à l'époque. Je ne lui ai même pas posé de questions très précises là-dessus. Je ne crois pas d'ailleurs que lui-même ait tenu à ce qu'il y ait une telle identification.

Diriez-vous que BALZAC ET LA PETITE TAILLEUSE est une histoire spécifiquement chinoise ?
Elle est chinoise parce que les décors et les personnages sont chinois. Mais elle est universelle parce que l'histoire pourrait se passer n'importe où. C'est une histoire d'amour et d'amitié comme des milliers d'adolescents ont dû en vivre et en vivront.

Quelle est votre analyse sur ces trois personnages ?
C'est en ça que l'histoire est universelle, c'est qu'elle montre que, quels que soient les dangers qui peuvent résulter d'un refus à se plier aux règles et aux ordres, les jeunes ont cette inconscience qui les conduit à prendre des risques incroyables pour aller au bout de leurs rêves. En fait, dans ce film, tout le monde rêve. La Petite Tailleuse, parce qu'on lui ouvre des portes sur l'inconnu. Luo, parce qu'il est amoureux de la Petite Tailleuse. Ma, parce qu'il se perd un peu entre sa fidélité amicale pour Luo et son amour inavoué pour la Petite Tailleuse. Même le grand-père, le chef et les habitants du village rêvent. Ils rêvent grâce aux histoires que leur racontent Luo et Ma non pas d'un monde meilleur - celui-là, ils sont persuadés ou ils se persuadent d'y être - mais d'un autre monde. Luo et Ma sont des apprentis sorciers. Avec la Petite Tailleuse, ils ne contrôlent plus la situation. En tous cas, ce qu'ils ne savent pas, c'est à quel point cette histoire va marquer toute leur vie.

Quel souvenir garderez-vous de votre travail avec Dai Sijie ?
C'est un réalisateur qui guide les acteurs sans leur imposer une façon de jouer. Il m'a laissé une grande marge de liberté corporelle et émotionnelle.

Et avec l'équipe française ?
Au début j'étais, comme les autres, inquiet des difficultés de communication mais, très vite, je me suis rendu compte qu'on pouvait communiquer autrement que par le langage. Finalement, tout s'est très bien passé. Et puis, dans le pire des cas, nous avions des interprètes.

Quelle est la scène qui vous a le plus marqué ?
Celle de l'hôpital. Il y a dans cette scène une très forte décharge émotionnelle. D'ailleurs, je n'ai même pas tenté de jouer cette scène, je me suis simplement laissé aller à ma propre émotion. Ce n'était plus Ma qui suppliait le médecin, c'était moi. Ma est un personnage très fort. Je suis incapable de dire si c'est moi qui l'ai interprété ou si c'est lui qui m'a habité. Vous êtes surtout connu en Chine pour vos rôles dans deux séries télé qui ont eu un énorme succès. Les adolescents chinois vous font un triomphe.

Que pensez vous représenter pour eux ?
Beaucoup de jeunes Chinois se raccrochent à ce que les acteurs représentent en termes de liberté de choix de vie. Cela tient à ce que les spectateurs nous identifient volontiers à nos rôles… Il faut être très vigilant parce qu'il pourrait arriver que l'on se sente investi d'une sorte de mission de représentation. Or, aucun acteur, nulle part, ne représente ou n'est le porte-parole d'une génération. Quand un acteur a beaucoup de talent, comme James Dean par exemple, il arrive qu'il puisse symboliser des rêves ou des aspirations. Mais c'est fugitif et c'est uniquement aux personnages qu'il incarne qu'il doit cet engouement. Voilà pourquoi, il est important qu'un acteur garde la tête froide.

Pourquoi êtes-vous acteur ?
Je n'ai pas choisi d'être acteur, c'est naturellement venu à moi. Mais j'ai beaucoup, beaucoup travaillé pour être un bon acteur. J'espère que je le suis. Ce que je souhaite de ce film, c'est qu'il émeuve les spectateurs, parce qu'émouvoir est ce qui m'intéresse le plus dans mon métier. C'est aussi qu il me conduise à endosser des personnalités différentes, cela me permettrait de mieux comprendre le monde et les gens.