LES VERSIONS SUCCESSIVES DU JOURNAL

"Hier soir, le ministre Bolkesteyn a dit sur Radio Orange qu'à la fin de la guerre, on rassemblerait une collection de journaux et de lettres portant sur cette guerre.
Évidemment, ils se sont tous précipités sur mon journal.
Pense comme ce serait intéressant si je publiais un roman sur l'Annexe…
"
Journal d'Anne Frank - 29 mars 1944

"Les Journaux" d'Anne Frank…

Ce que l'on nomme communément "le" Journal d'Anne Frank recouvre en fait trois textes : deux de la main d'Anne Frank elle-même et un troisième - issu des deux premiers -, recomposé par son père, Otto, en vue de la publication.
À ces trois versions, il convient aujourd'hui d'ajouter une quatrième, dite "version définitive"*, établie par addition des deux textes originaux et où ont été replacés l'essentiel des passages expurgés par Otto.


Lorsqu'elle entame la rédaction de son Journal, le 12 juin 1942, Anne Frank a tout juste 13 ans. Le premier cahier sur lequel elle va commencer à raconter par le menu les péripéties de la vie à l'Annexe et témoigner de l'évolution de ses sentiments, lui a été offert par son père pour son anniversaire.
Dès le début, le journal remplit pour elle le rôle du confident absent, de l'ami idéalisé. Le 20 juin, elle écrit : "Me voici arrivée à la constatation d'où est partie cette idée de Journal : je n'ai pas d'amie". "Je veux faire de ce journal l'amie elle-même, ajoute-t-elle un peu plus loin, et cette amie s'appellera Kitty."
C'est à cette correspondante imaginaire qu'Anne Frank, entre le 12 juin 1942 et le 1er août 1994, va écrire les dizaines de lettres qui composent le premier Journal.


Le "deuxième" Journal

À plusieurs reprises, Anne Frank fait part à Kitty de son goût pour l'écriture et de son désir de devenir écrivain ("journaliste et écrivain célèbre", dit-elle). Très tôt dans la genèse de la rédaction, elle a envisagé de faire du Journal la matière première d'un roman sur cette période tragique.
Cette détermination va se trouver renforcée, en mars 1944, par l'appel que lance sur Radio-Londres le ministre hollandais de l'Éducation, alors en exil. Pour témoigner dans le futur des souffrances endurées par le peuple hollandais, il invite ses concitoyens à conserver tous les écrits, lettres et journaux intimes concernant la période d'occupation allemande.
Anne, qui a entendu cet appel, écrit le 11 mai 1944 : "Après la guerre, je veux en tous cas publier un livre intitulé "l'Annexe", reste à savoir si j'y arriverai, mais mon journal pourra servir."
Elle entame alors - tout en continuant à tenir le journal originel - une relecture critique de ses textes antérieurs, et entreprend de les réécrire, supprimant ou complétant certains passages, annotant ou commentant les autres. C'est la deuxième version du Journal d'Anne Frank.

La première version publiée

C'est Miep Gies (employée d'Otto, elle était l'un des liens des fugitifs avec le monde extérieur) qui, lorsque les Frank furent arrêtés au matin du 4 août 1944, sauva le Journal : le cahier rouge et blanc, mais aussi des dizaines de feuillets épars et un livre de caisse contenant des textes. Décidée à les conserver pour Anne, Miep ne les remis à Otto qu'en juillet 1945, lorsqu'il fut avéré qu'Anne était morte au camp de Bergen-Belsen…
Otto Frank s'était contenté de transcrire les textes de sa fille en vue de leur publication. Il n'en alla pas de même du premier éditeur hollandais, qu'un souci de "décence" conduisit à expurger le Journal de maints passages, notamment ceux où Anne évoquait ses émois d'adolescente et son éveil à la sexualité…
C'est cette version qui allait faire le tour du monde.

La "version définitive"

Le texte baptisé aujourd'hui "version définitive" a été établi en 1986. Il puise aux sources des deux journaux. Établi à partir de l'ensemble des textes originaux (légués par Otto Frank au RIOD, institut néerlandais de documentation sur la guerre), il restitue l'intégralité - ou presque - des deux versions.
Presque, parce que cinq feuillets inédits du "Journal" ont fait récemment leur réapparition. Tout porte à croire qu'Otto Frank les a retirés juste avant son legs au RIOD.
C'est du moins ce qu'affirme leur actuel possesseur, ancien collaborateur de la Fondation Frank, qui en a révélé l'existence en 1998 et cherche actuellement à les monnayer. Ces feuillets - qui ne modifient ni la lettre ni l'esprit du Journal - portent sur le mariage d'Otto et Edith. Anne y oppose le "mariage de raison" que ses parents ont - selon elle - contracté, au "mariage d'amour" dont elle aurait rêvé.

De l'authenticité controversée des "Journaux"…

Le succès planétaire du Journal d'Anne Frank ne pouvait manquer de susciter controverses, polémiques et attaques diverses.
À la fin des années cinquante, le bruit courut ainsi que son véritable auteur n'était autre que Meyer Lewin, premier auteur pressenti pour adapter le Journal au théâtre. Bien des journaux, aux États-Unis, en Allemagne, en Suède… s'en firent l'écho.
Les historiens révisionnistes ne furent pas en reste. Ainsi Robert Faurisson - "chef de file" des négationnistes français - a-t-il écrit, en 1980, que le Journal était une supercherie dont l'auteur serait Otto Frank lui-même.
Aujourd'hui, la question de l'authenticité du Journal ne se pose plus. Pour faire taire à jamais la rumeur, le RIOD a fait réaliser une analyse complète de tous les documents originaux remis par Otto Frank. Cette mission a été confiée au Laboratoire judiciaire national des Pays-Bas. Des expertises graphologiques comparatives, des analyses du papier utilisé, de l'encre… ont attesté qu'Anne Frank était bien - et définitivement -, l'auteur des Journaux…


* Editions Calmann-Lévy, pour la traduction française.

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