"À partir de mai 1940, c'en était fini du bon temps, d'abord la guerre, la capitulation, l'entrée des Allemands, et nos misères, à nous les Juifs, ont commencé."
Journal d'Anne Frank - 20 juin 1942

Deux ans de clandestinité


En milieu de matinée, le 4 août 1944, un officier de la Gestapo hollandaise, Karl Josef Silberbauer, se présente au 263, Prinsengracht, à Amsterdam, siège des bureaux d'Otto Frank. Il est accompagné de plusieurs policiers en civil.
Après deux ans de clandestinité, les Frank et leurs amis viennent d'être dénoncés. Ils mourront tous en déportation, à l'exception d'Otto, le père d'Anne Frank…


Ce matin du 4 août, tous les collaborateurs d'Otto qui ont aidés les huit fugitifs à se cacher sont présents : Johannes Kleiman et Victor Kluger (qui seront arrêtés) ; Bep Voskuilj, la jeune secrétaire ; Miep Gies (dont le mari, Jan, a créé "Gies & Co", façade officielle des entreprises d'Otto Frank).
Nul ne songe à nier la présence des Frank et de leurs amis juifs : la Gestapo sait où les trouver. Voisins trop curieux, cambrioleurs (l'entreprise fut maintes fois "visitée" entre 1942 et 1944), ou, comme beaucoup le pensent, magasinier du nom de Van Maaren ?, on ne saurait, encore aujourd'hui, dire avec certitude qui a dénoncé les occupants de l'Annexe.
Mais tout va très vite. Silberbauer et ses hommes se font conduire dans l'entrepôt jusqu'à la bibliothèque qui masque la porte d'entrée du refuge. C'est fini.
En hâte, chacun rassemble quelques affaires. Dans la rue, un camion les attend…


L'Annexe, une cache préparée par Otto Frank

Ayant fui l'Allemagne en 1933 pour un pays, les Pays-Bas, qu'il croyait protégé par sa neutralité, Otto Frank y avait fait prospérer plusieurs entreprises. Bien intégrés, Otto et Edith Frank et leurs enfants, Margot et Anne*, vécurent tout à fait normalement aux Pays-Bas jusqu'au début de l'occupation allemande, en mai 1940.
Au fil des mois, leur situation et celle des 140 000 Juifs qui vivaient alors en Hollande (30 000 seulement survécurent) n'allait cesser de se dégrader. À l'image de ce qui s'était passé en Allemagne à partir de 1933, un nombre croissant de mesures anti-Juifs, les rafles et les déportations rendirent leur existence de plus en plus précaire.
D'abord tenté par une émigration vers l'Angleterre, Otto Frank avait rapidement compris qu'il lui faudrait cacher sa famille sur place. Il entrepris alors d'aménager un local désaffecté, situé au-dessus de ses bureaux, et mit dans la confidence plusieurs de ses employés avec lesquels il a noué des rapports d'amitié.
La convocation par la Gestapo, en juillet 1942, de sa fille Margot, précipita les événements. Dès le lendemain matin, les Frank rejoignaient "l'Annexe".

Des jours d'angoisse mêlée d'espoir

La taille de l'Annexe le permettant, Otto Frank n'avait pas souhaité y cacher sa seule famille. Quelques jours après leur arrivée, les Frank sont rejoints par la famille d'Hermann Van Pels, collaborateur et ami d'Otto. Une huitième personne se joindra à eux en novembre.
Huit personnes qui vont demeurer cachées ensemble vingt-cinq mois durant : Otto et Édith Frank, leurs filles Margot (16 ans) et Anne (13 ans) ; Hermann et Augusta Van Pels, leur fils Peter (15 ans) ; et un dentiste du nom de Fritz Pfeffer.
Anne Frank a maintes fois décrit dans son Journal la vie à l'Annexe, l'ennui insidieux de ces jours sans fin : "Nos pensées ont aussi peu de variété que notre vie, elles tournent sans cesse comme un manège, des Juifs à la nourriture, et de la nourriture à la politique." (13 décembre 1942) ; la promiscuité, source de toutes les tensions : "Je crois que M. Albert Dussel** à l'habitude de se faire écouter chez lui comme un oracle, mais Anne Frank ne mange pas de ce pain-là." (2 mai 1943), "Madame Van Daan** est connue pour être indiscrète, égoïste, retorse, calculatrice et jamais satisfaite." (29 juillet 1943).
Elle a dit la dureté de cette réclusion dont nul n'aurait su prévoir le terme, et sa soif de liberté : "Faire du vélo, danser, siffler, découvrir le monde, me sentir jeune, savoir que je suis libre, voilà à quoi j'aspire et pourtant je ne dois rien en montrer parce que, imagine un peu, si nous nous mettions tous les huit à nous plaindre ou à prendre des airs malheureux, où en serions-nous ? (24 décembre 1943).
Son Journal témoigne avec justesse des grands et des petits moments de ces longs mois d'angoisse mêlée d'espoir, ces deux années, aussi, qui amenèrent la petite fille qu'elle était vers l'adolescence et un premier amour : "Les jours ont été pleins de Peter, et de Peter uniquement, de rêves et de pensées…" (5 avril 1944).

Le Journal, message universel

Au regard de leur destin tragique, les efforts constants, le désintéressement, le courage et l'opiniâtreté montrés par les employés d'Otto pour nourrir, habiller, protéger et informer les occupants de l'Annexe furent vains.
Au regard de l'histoire, ils permirent cependant de porter jusqu'à nous un témoignage irremplaçable : le Journal d'Anne Frank, sauvé par Miep Gies le jour-même de l'arrestation.

L'Annexe est aujourd'hui le troisième musée le plus visité d'Amsterdam.
Partout dans le monde, des écoles, des rues portent le nom d'Anne Frank.
Et, plus que tout, le Journal d'Anne Frank, ce petit cahier rouge et blanc où elle s'était faite chroniqueuse de sa propre histoire, a pris la dimension d'un message universel…

*Anne et sa sœur Margot parlaient couramment le néerlandais. C'est dans cette langue - et non dans sa langue maternelle, l'allemand - qu'Anne Frank a rédigé son Journal.
**Lorsqu'elle retoucha son Journal en 1944, Anne Frank attribua des pseudonymes aux occupants de l'Annexe :
- Petronella, Hans et Alfred Van Daan : Augusta, Hermann et Peter Van Pels
- Albert Dussel : Fritz Pfeffer

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